Universitaire et écolo
Avec humour et légèreté, on peut aussi faire les choses bien, et pas à moitié, et même sérieusement quand il le faut mais toujours avec le sourire. Alors, avant de nous plonger tête baissée dans cette masse verte, confuse et diffuse d’idées « environnementales » variées, j’ai appelé à ma rescousse Christoph Eberhard, anthropologue juridique et professeur aux Facultés Universitaires Saint-Louis à Bruxelles. Il a gentiment accepté de partager avec nous ses connaissances pour nous aider toutes et tous à y voir plus clair.
Quand on parle d’environnement, de quoi parlons-nous ?
« Si on se pose la question de quels sont les problèmes de l’environnement, encore faut-il savoir de quoi on parle, qu’est-ce qu’on met dans notre mot « environnement ». Un ami philosophe du droit, Alain Papaux, a fait une belle distinction entre l’environnement et le milieu, en disant qu’effectivement pendant longtemps on a pensé l’environnement comme ce qui nous environnait, et donc quelque chose qui est un peu extérieur à nous-mêmes : on est donc un peu dans une relation [avec notre environnement] d’un sujet (que nous sommes en tant qu’être humain) et qui peut faire un peu n’importe quoi avec, il est indépendant, c’est à sa disposition, mais ce n’est pas quelque chose qui le lie. Contrairement à une certaine vision plus traditionnelle de certains peuples où au contraire l’homme se voit comme faisant partie de l’écosystème de la terre, comme étant un enfant de la terre mère ».
On nous propose donc, chères lectrices, d’aborder les choses différemment et de parler de milieu. Pourquoi ? Car la question qui se pose ici est celle de la perspective et donc de la posture fondamentale que nous adoptons à l’égard de l’environnement : considérons-nous qu’il s’agit de quelque chose d’extérieur avec lequel on peut faire ce qu’on veut ? Ou est-ce plutôt le milieu dans lequel on s’inscrit, auquel on est intimement liés et auquel on ne peut pas porter atteinte sans se porter atteinte à soi-même ? Le Milieu est un ensemble qui implique aussi la prise en compte des autres êtres humains, des autres êtres vivants qui y interagissent et, selon les cultures et croyances, du monde invisible.
Pour Christoph Eberhard, « l’un des défis est peut-être de se rendre compte que notre vision de la question est biaisée, et donc que les réponses qu’on pourra donner seront un peu à côté de la plaque ». Qu’on se le dise !
Soyons clairs, le but n’est pas non plus de tomber dans le travers de la « deep ecology » (qui est, pour caricaturer, de considérer que les arbres ont les mêmes droits que les Hommes). Il faut trouver un équilibre dans la perception que nous avons de notre milieu, l’idée est de trouver un juste milieu qui « va nous donner en quelque sorte notre juste milieu dans lequel on pourrait vivre ».
Pour nous aider, « il y a la question du dialogue interculturel qui va se poser : comment s’inspirer de certaines de ces consciences qui existent dans d’autres cultures, et comment le traduire dans notre vision du monde qui reste pour l’instant de façon dominante une approche de « gestion » des problèmes environnementaux ? » Je ne sais pas vous, mais moi, ça me passionne. Un peu de patience, on y reviendra.
Bon, mais alors concrètement, avec notre milieu, il est où le problème ?
Premièrement, l’Homme a une puissance d’action et un impact sur le milieu qui sont beaucoup plus forts depuis quelques décennies avec le développement industriel, le développement des sciences et technologies : nos actes ont des conséquences à une échelle beaucoup plus importante qu’avant, et risquent d’avoir des effets irréversibles sur l’écosystème. « Et puis la deuxième chose c’est qu’on a commencé (et là les gaz à effet de serre en sont un très bon exemple) avec toutes ces technologies à polluer d’une manière qui est peut-être moins visible que ne pouvaient l’être certaines actions avant. Là quand tu prends ta voiture (et puis ce n’est pas une voiture qui crée le problème, c’est qu’il y a beaucoup de personnes qui ont une voiture(…)) c’est une nouvelle manière de nuire à l’environnement : toutes sortes de nuisances qu’on fait sans s’en rendre compte, des actes qui sont plus ou moins anodins à un niveau individuel mais qui additionnés et multipliés par le nombre d’êtres humains que nous sommes commencent à vraiment poser des problèmes et des difficultés graves ».
Alors, comment prendre cela en compte dans notre responsabilisation à l’égard de l’environnement ? « Il faut commencer à s’engager dans une responsabilité qu’on peut appeler prospective ou tournée vers le futur, une responsabilité-projet, où on assume qu’on va faire des choses ensemble. Mais alors ce n’est pas du futur à court-terme : prendre des responsabilités sur 10 ans, 20 ans, 30 ans voire une ou deux générations ». Christoph Eberhard nous propose une citation d’un chef indien qui disait « prendre des décisions avec 7 générations dans le futur en tête »
On a donc ici deux difficultés :
- celle de prendre individuellement une responsabilité collective, ce qui n’est pas facile, car en général, « on est prêts à payer, ou à prendre une responsabilité pour des choses dont on se sent un tout petit peu directement coupable ou responsable », mais c’est autre chose quand on peut se dire : « et puis tout le monde le fait, et puis il faut bien qu’on vive aussi dans notre société, car dans une certaine mesure notre société aussi est basée sur des choses qui ne sont pas soutenables, et organisée de façon à nous inciter à prendre la voiture, etc. »
- et puis la difficulté de faire des choix aujourd’hui en prenant en compte les conséquences à moyen ou long terme.
Comme la question de la diversité, du pluralisme, du rapport à l’autre et à la différence nous intéresse particulièrement sur Hijab and the city, j’ai demandé à Christoph Eberhard si cela ne peut pas être lié à la question environnementale et aux autres défis contemporains dans une réflexion d’ensemble sur l’avenir de nos sociétés.
Il est plutôt d’accord, et souligne qu’il ne faut pas se laisser aveugler par la multitude de « mini-défis », car à trop regarder l’arbre, on en oublie la forêt. Oui, mais comment faire pour regarder la forêt ? Pour lui, il faut changer de regard. Et c’est là que le dialogue entre les cultures intervient, pour nous aider à sortir d’une vision moderne occidentale de l’environnement, c’est-à-dire centrée sur l’homme, l’importance donnée à la science et à la technologie. Le dialogue entre les cultures peut nous aider à nous rendre compte « qu’il y a en fait des manières radicalement différentes de carrément poser la question (…). Là je me rappelle d’une citation de Gandhi qui disait à peu près que sur la planète il y a suffisamment pour les besoins de tous les êtres humains, mais qu’il n’y a pas suffisamment pour les désirs de nous tous. » Il nous parle de la vision indienne, marquée par ce principe de ne pas prendre plus qu’il ne nous en faut : dans l’agriculture, au lieu de surprotéger les récoltes avec des pesticides et autres, on accepte que tout ne revienne pas à l’homme et que les insectes et animaux aient leur part. Ainsi, la bonne agriculture n’est pas seulement celle qui satisfait les êtres humains, mais celle dont les autres espèces peuvent profiter, et qui n’épuise pas la terre car on forme écosystème avec elle.
Pour Christoph Eberhard, il est essentiel de garder en tête qu’il n’y a pas un seul univers de sens, mais un PLURIvers. « On voit parfois le monde de façon très différente, mais en même temps on le partage et on peut s’inspirer mutuellement. Je voudrais mettre l’accent sur le fait que pour moi le multiculturel ce n’est pas une histoire d’identités figées : on est tous comme ça un nœud de pleins de choses qui se rencontrent en nous, on a plein d’identités différentes, d’aspects différents, certains dont on est plus conscients, d’autres dont on est moins conscients. Mais tant qu’on ne prend pas cela en compte et qu’on met en avant une seule vision, d’une part on se ferme à tous les potentiels théoriques, mais en plus on se ferme à voir les choses qui existent ». « On peut rester complètement fermé à cette vision-là et alors on n’apprendra rien, et puis on risque au mieux de traiter les autres comme des rigolos sympathiques » ou alors « on essaye de comprendre, et là ça peut devenir très inconfortable, parce qu’au moment où je comprends ce point de vue là ça me pose des questions à moi sur mon mode de vie ». Il n’hésite par à me parler de son expérience personnelle, en tant que végétarien qui ne consomme pas non plus d’alcool et de toutes les questions, interpellations, incompréhensions que cela entraine chez les autres (quoi, vous aussi ça vous rappelle des choses ?!?).
« Même à l’intérieur d’une même culture on a des sensibilités très différentes. Donc pourquoi présupposer qu’on devrait tous avoir une même sensibilité, un unique univers ? Quand on est dans un point de vue culturel différent par rapport à une société dominante (que ce soit par rapport à une conviction religieuse ou par rapport à des choix écologiques ou autres), après il faut porter ça, et ce n’est pas toujours facile». Selon lui, pour changer les comportements, il faut aussi revenir à soi-même, et se demander « Est-ce que moi je suis vraiment ouvert finalement à la différence ? » Suis-je ouvert au fait que d’autres perçoivent les choses différemment de moi, et soient donc interpellés, voir choqués, par mes propres choix ? « Mais je crois que ce partage n’est possible que si on accepte la différence de l’autre ».
Bon, ok, vous avez l’impression qu’on s’éloigne un peu du sujet ? On y revient de suite, en se rappelant que « dans les représentations d’un certain nombre de personnes, le pluralisme ne s’arrête pas aux être humains, mais va beaucoup plus loin : les animaux, le monde invisible, etc.». Tout cela, ça nécessite un changement de point de vue par rapport à notre vision occidentale centrée sur l’Homme et le progrès, qui ne nous aide pas à porter un regard sur l’Autre et sur notre environnement comme faisant parties d’un même Milieu, avec lequel nous sommes pleinement en lien(s).
Et les individus dans tout ça, quel rôle avons-nous à jouer ?
En réponse à cette question, est racontée l’histoire du Mullah Nasruddine « à qui on demande « Dis-moi où est le centre du monde », et qui répond « eh bien le centre du monde c’est là où j’ai attaché mon âne ». Donc le centre du monde est pour chacun d’entre nous l’endroit où nous avons nos intérêts, donc nous sommes tous des centres du monde. (…) Ca nous amène à être très humbles parce que le corolaire de ça c’est que, oui, moi je suis le centre du monde, mais tu l’es aussi, et puis tout le monde l’est aussi (…) d’où la nécessité de commencer à dialoguer. Mais en même temps là je commence à voir le sens profond de la chose qui est de dire : Oui, ce que je fais, ça a une implication, le modèle que je donne par rapport à ceux qui m’environnent va avoir un effet par rapport aux gens qui nous voient, qui nous observent, etc.».
En conclusion, ne nous crispons pas sur nos identités, habitudes, modes de vies, visions du monde… Christoph Eberhard prône le désarmement : « Et pour que tout le monde range son flingue, il faut bien que quelqu’un range son flingue en premier. (…) C’est un risque à prendre, mais peut-être qu’il vaut la peine d’être pris ». C’est finalement cesser de pointer du doigt l’autre, la société, le système comme étant responsables, et accepter de se dire « Ok, peut-être, j’en sais rien, mais moi je prends ma responsabilité ». « Et c’est ce qui peut amener à un désarmement culturel au sens large de dialogue, d’écoute des autres points de vue – et pas uniquement pour convaincre, mais parce que vraiment je me laisse interpeller par ça. Et ce désarmement culturel peut ensuite mener à un désarmement dans notre relation vis-à-vis de notre environnement plus naturel ».
En fonction de la culture et de la perspective, le désarmement, l’ouverture, l’écoute auront pour objet premier l’être humain, la nature ou le Divin, pour ensuite s’étendre au reste.
Car dans l’ouverture et l’écoute de Dieu, l’ego s’efface, et la conscience s’éveille à sa propre responsabilité dans son rapport à l’autre et à la création.
3 Responses to Universitaire et écolo
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Salam !!
Merci Marie pour ce sujet, j’aime beaucoup ta dernière phrase elle est tellement vraie : « Car dans l’ouverture et l’écoute de Dieu, l’ego s’efface, et la conscience s’éveille à sa propre responsabilité dans son rapport à l’autre et à la création. »
Bisou
Salam
Trés intéréssant, merci de partager cela avec nous! La notion de conscience/responsabilité a été beaucoup abordée par les théologiens musulmans (mutakallimûn). Regardée sous le prisme de l’écologie elle donne quelque chose d’intéréssant: avoir conscience de Dieu entraîne une plus grande (conscience de la) responsabilité sur les étants: son corps, celui des autres, sa terre, celle des autres. Une vraie Conscience ne peut être qu’écologique.
Le concept de « Développement durable » est décrit comme la réunion de l’économie, du social et de l’écologie. Je pense aussi que pour être aboutit ce concept doit par ailleurs englober la spiritualité.
La oumma se doit d’être active sur ce terrain également.
Merci pour votre implication. (sur ce domaine comme sur les autres)