Sheikha Mozah Bint Nasser Al Missned
Le nom de cette femme ne vous dit peut-être rien et pourtant, elle est aujourd’hui à l’origine d’un véritable mouvement de société au cœur du Moyen Orient, et son action connait un rayonnement mondial.
Troisième femme de l’émir du Qatar, Sheikha Mozah est l’une des femmes les plus puissantes du monde d’après le classement du magazine Forbes. Les Français l’ont découverte il y a deux ans lors des festivités du 14 juillet. Une femme élégante, aux toilettes raffinées qui troque volontiers sa abaya noire contre des tenues occidentales, avec une façon de se couvrir les cheveux bien à elle, laissant apparaitre une légère banane le tout rehaussé de belles parures.
Le combat de Sheikha Mozah c’est l’éducation. En 1995, son époux décide de la création de la Fondation Qatar pour l’éducation, les sciences et le développement dont elle est la directrice et elle a été nommée envoyée spéciale de l’Unesco pour l’éducation de base et l’enseignement supérieur. L’éducation est selon elle la clé qui permettra à tous et surtout à toutes d’accéder aux plus hauts postes et de lancer les plus gros projets.
En outre, c’est elle qui a l’origine d’Al Jazeera Childrens Channel, le programme pour enfant de la chaîne qatariote. D’ailleurs, Sheikha Mozah est elle aussi maman et de 7 enfants s’il vous plait !
Certaines femmes donc, comme Sheikha Mozah font la une des journaux. Elles sont saluées et reconnues, à juste titre, pour le travail qu’elles accomplissent et leur volonté d’aller de l’avant. On s’enthousiasme que des femmes du Moyen Orient impulsent pareilles initiatives ou soient derrière des projets colossaux. De l’autre côté, on nous présente celles qui sont opprimées, à qui l’on refuse le port du pantalon, celles qui sont brimées au nom de valeurs et de principes obscurantistes. Mais il semble difficile d’adopter un regard juste et pondéré, qui ne soit pas exclusivement réservé aux personnes intéressantes sur le plan économique ou pour la polémique.
En tous cas, Sheikha Mozha est une grande dame qui redore l’image de la femme arabe. Par ses actions et sa prestance, elle réussit à mettre à genou les plus coriaces des journaleux occidentaux, ceux qui n’ont pas de scrupules à rendre menaçantes et avilies leurs propres compatriotes, si tant est qu’on les considère ainsi…
Site officiel de Sheikha Mozah Bint Nasser Al Missned : www.mozahbintnasser.qa
La Gifle de Sabrina Rouagdia
Les femmes endurent les pires épreuves et elles sont souvent seules à les affronter. Sabrina fait partie de ces femmes qui ont souffert et vécu des moments très difficiles mais qui ont, malgré tout, réussi à réagir et à relever la tête. Elle est l’auteure de La Gifle, un récit autobiographique où elle relate sa vie de femme battue et bafouée. Elle nous raconte comment, par amour pour ses enfants, elle a réussi à surmonter sa peur et à quitter son mari, ce bourreau.
Pourriez-vous vous présenter à nos lectrices, revenir sur votre parcours.
J’ai 41 ans, je suis mère de deux garçons âgés de 15 et 17 ans. J’exerce le métier d’auxiliaire de vie. En 1986, à 17 ans, après avoir obtenu mon diplôme de couturière, je suis partie en Algérie pour terminer mes études en stylisme, et aussi connaître mon pays, et j’ai eu le coup de foudre pour celui qui deviendra mon mari et tortionnaire pendant plus de 9 ans.
Pourquoi avoir écrit un livre ?
La décision d’écrire ce livre vient du fait que je voulais absolument laisser un témoignage à mes enfants, pour qu’ils sachent ce que j’ai vécu et qui est leur père. C’est aussi une forme de thérapie cela m’a permis d’évacuer, d’extérioriser tout ce que j’ai du cacher.
Pourquoi ce titre ?
Tout simplement parce que ça a commencé par une gifle. Je le connaissais depuis 2 mois à peine, quand j’ai reçu ma première gifle, je n’ai pas compris pourquoi je l’ai reçue, et surtout, je n’ai pas réagi. Aujourd’hui encore je ne comprends toujours pas.
Votre mariage était-il un mariage d’amour ?
Oui, mon mariage a été un mariage d’amour, c’est moi qui l’ai choisi.
Avant votre mariage, n’y avait-il pas eu de signes précurseurs ?
Avant mon mariage il y a eu des moments violents, ils se sont reproduits plusieurs fois, et après 5 ans de fréquentation, je l’ai épousé, en 1991. Les coups, la violence, les insultes, l’humiliation ont été mon pain quotidien pendant 9 ans jusqu’en 1995, date de mon divorce Mais j’ai connu encore 6 ans de harcèlement et de violences jusqu en 2001, après mon divorce. Une semaine après mon mariage pendant mon voyage de noces, il m’a fracturée la mâchoire. Un an après mon mariage en 1992, nous avons eu notre premier enfant, et même pendant ma grossesse il m’a frappée à coups de poing et de pied, et fouettée avec un tuyau à sept mois de grossesse. Je suis revenue en France quelques jours avant mon accouchement et 24 h après la naissance de mon fils, j’ai subi l’intolérable dans ma chambre d’hôpital : il m’a sortie du lit, m’a frappée et m’a cassée le nez, quelques heures après avoir donné la vie! J’étais en sang et j’ai menti aux infirmières en leur disant que j’avais glissé dans la baignoire, tellement j’avais honte de moi. La violence a toujours été présente, malgré la naissance de mon deuxième enfant, né en 1994.
Entre 93 et 95, j’ai entamé une procédure de divorce qu’il n’acceptait pas puisque la violence continuait toujours, et j’avais peur de lui, j’ai porté plaintes plusieurs fois, mais je les ai retirées par la suite car il avait menacé de tuer mon fils si je ne le faisais pas. J’ai toujours persisté dans mes démarches ,j’étais seule à mener ce combat contre lui, je n’ai eu aucun soutien autour de moi, j aurais voulu qu’on me secoue vraiment, qu’on m’aide à le quitter, qu’on fasse plus que de constater, j’étais livrée a moi même.
Qu’est ce qui vous a poussé à dire stop ?
Quel est votre rapport aux hommes depuis votre divorce?
Depuis la publication de votre livre, des femmes viennent-elles vous voir pour vous demander conseil ? Que leur dites vous ?
Quelle femme êtes vous aujourd’hui ?
Je suis une femme plus forte et sereine, aujourd’hui je suis plus sensible à la souffrance des autres.
Un message pour les lectrices de Hijab and the city ?
La violence peut atteindre n’importe quel être humain ; la violence n est pas le fait de la religion , elle est universelle, mondiale, et touche toutes les classes sociales. Une femme meurt tous les 2 jours des suites de ses blessures, et une femme sur 10 est victime de violences conjugales. Il faut en parler, que les femmes sachent que la loi existe et qu’aujourd’hui la justice nous protége. Il ne faut pas avoir honte et pour terminer, j aimerais dire à toutes les femmes ayant subi ou qui subissent encore, que j ai longtemps toléré l’intolérable, mais aujourd’hui je suis une femme libre et j’aimerais de tout coeur que toutes ces personnes puissent retrouver la même liberté que moi, que mon histoire pourra donner aux femmes battues la force de s’en sortir et d’aller jusqu’au bout de leur combat. Il ne faut pas tomber dans la folie destructrice dans laquelle j’étais. Un homme violent est dangereux, sa folie est incontrôlable, j aurais pu mourir. J ai beaucoup de chance d’être encore en vie, il faut savoir partir porter plainte. Je vous en supplie, surtout ne retirez jamais vos plaintes, partez !
Photo en une : Sabrina Rouagdia - RVR Studios.fr
Focus sur … les créatrices du Golfe
Il y a quelques années de cela les pays du Golfe c’était des femmes en abaya « classique », en niqab ou le visage découvert, des pays où la mode se mouvait très peu. Pas de défilés, l’abaya étant la tenue par excellence laquelle connaît d’ailleurs un franc succès depuis quelques années dans bon nombre de pays occidentaux.
Aujourd’hui on assiste au développement d’une véritable mode khaleeji (des pays du Golfe) et à l’émergence de créateurs qui révolutionnent le vêtement de la femme arabe. On passe de la simple abaya noire à la abaya repensée, colorée, fashion et on la décline à l’infini. Mais l’abaya n’est pas le seul vêtement que l’on réadapte, les robes traditionnelles ou encore les jalabiyas font l’objet elles aussi d’un véritable lifting.
Ces femmes qui donnent un nouveau souffle au vêtement khaleeji sont elles-mêmes originaires de ces pays. Emiratis ou encore Saoudiennes, elles font défiler sur les podiums de la Dubai fashion week, qui se déroule en ce moment même, ou du Arabian Fashion World, des modèles à la fois traditionnels et tendances avec de la couleur, des strass, du volume. Les mannequins sont sveltes et élancées, la plupart étant originaires des pays de l’Ouest. Finalement, le diktat de la minceur ne se cantonne plus à l’Occident, il est bel et bien devenu transnational.
Beena Soni, Homa Qamar, Amina Al Jassim ou encore Rabia Z, des stylistes dont les modèles font la une de magazines féminins arabes. Elles se sont fait un nom et s’imposent même au Royaume-Uni où leurs pièces sont très appréciées des jeunes londoniennes.
Ces femmes proposent une mode adaptée aux coutumes de ces pays, avec un soupçon d’extravagance et d’originalité, rompant ainsi avec l’abaya noire austère. Mais l’originalité a l’air de ne connaître aucune limite chez certaines. En effet, les coupes sont parfois assez déconcertantes et les étoffes un brin extravagantes. On est parfois au bord du mauvais goût et du kitsch. Bien sûr tout est relatif, et il n’est pas question d’adopter une posture ethnocentriste. Mais il faut avouer que parfois la créativité nous dépasse, et c’est un peu le sentiment que l’on a en observant certains modèles.
Les pays du Golfe ont leur fashion week et des créateurs qui débordent d’imagination. Ces femmes ont impulsé une véritable mode et un engouement pour le style khaleeji jusque là sobre et spartiate. Aujourd’hui il nous faut pour certains modèles porter des lunettes de soleil parce qu’entre les strass et les couleurs chatoyantes…
Interview exceptionnelle de Tariq Ramadan
Hijab and the city publie cette semaine une interview exceptionnelle de Tariq Ramadan. Au programme, une discussion autour de son ouvrage l’Autre en nous, une ode à l’amour et à l’enrichissement par la différence, une autre façon de voir le monde, de voir l’autre. Rencontre avec un homme porteur d’un message empreint d’humanité et de sincérité.
Votre livre l’Autre en nous traite de la question du pluralisme, pourquoi un ouvrage sur le sujet ? Est-ce eu égard à la situation des musulmans Européens ?
Pas du tout. J’ai une formation en philosophie et une formation en sciences islamiques que j’ai eu au Caire, et à un moment donné, j’ai travaillé sur le droit et les fondamentaux du droit, notamment dans mon livre Islam, la Réforme Radicale. J’avais envie de parler de valeurs fondatrices, faire un texte de philosophie mais avec un angle nouveau. Comme je le dis dans mon ouvrage, la question du sens ce n’est pas regarder les choses à partir de notre petite fenêtre mais à partir de l’océan. Ce n’est pas du tout un livre européo centré, il a déjà été traduit en huit langues et bientôt en turc et en arabe.
Vous parlez d’un universel partagé et mettez l’accent sur la diversité des points de vue, des dogmes, qu’en est-il de la notion d’ « Oumma » ? « Le besoin de commun » est-il à ce point primordial ?
On peut parler d’une Oumma internationale ou la Oumma telle que la présentait Ibrahim. Beaucoup de musulmans la traduisent comme représentant tous les musulmans du monde. Alors que la Oumma c’est avant tout une communion spirituelle, un rapprochement vers le divin. Cette quête vers le divin s’appuie des principes qui sont des principes fondateurs de l’enseignement islamique et qui sont traduits d’ailleurs dans les noms divins : arRahman (le Clément)… Et parce que c’est une communion spirituelle, elle exige la conscience critique, c’est à dire distinguer ce qui est universel dans les principes de ce qui est particulier dans les cultures. Le principe fondateur de la Oumma spirituelle c’est notamment quand deux groupes de la Oumma se disputent, tout doit être mis en œuvre pour les faire se rapprocher, sauf si l’un des deux groupes transgresse. Et la conscience critique repose sur la diversité d’interprétation.
Les voyages sont importants selon vous, vous dites d’ailleurs qu’« il faut se mettre en route vers de nouveaux horizons afin de découvrir l’autre ».
Le Prophète (SAW) dit : « soit sur la terre comme un étranger ou comme un passant » et l’on dit également « vis sur la terre comme si tu devais y vivre éternellement ». Nous devons comprendre que nous sommes sur la terre et que la vie est un voyage. Nous devons le vivre en le comprenant spirituellement. Ne jamais idolâtrer les lieux. Dans le voyage, on acquiert une relativité des habitudes, de la pensée mais l’universalité des principes demeure. Il faut apprendre à rester humble dans notre interprétation des idéaux, elle reste propre à chacun.
Comment percevez-vous le monde d’aujourd’hui ? Allons-nous vers plus de confiance à l’égard de celui qui diffère de nous ?
Aujourd’hui, nous sommes à l’opposé de ceci car pour pouvoir le vivre il faut faire tout un travail sur soi. Nous sommes à l’ère de la globalisation, on parle d’absence, on est dans une ère des petites vérités méfiantes. L’émancipation intellectuelle passera par la résistance de ces vérités vers des horizons de la confiance.
Vous n’avez de cesse de répéter qu’il faut témoigner son amour aux autres, le monde d’aujourd’hui va t-il à ce point à la dérive au point de rappeler aux autres qu’on les aime ?
Ce n’est pas parce qu’on va mal qu’il faut dire qu’on s’aime, même quand on se marie il faut le dire, et pas attendre de divorcer et de repenser à la période où l’on s’aimait. L’amour c’est une lumière, et parce que dire l’amour produit un état d’esprit, un état d’illumination de l’esprit qui se projette à notre rapport au réel. Quand on fait entrer en nous l’amour, on se conditionne mentalement, cela fait référence au béhaviorisme, à la psychologie comportementaliste. Or, ce conditionnement peut être négatif, mais le comportement mental spirituel de dire l’amour, c’est prévenir le fait de devenir plus mal. Et surtout l’amour qui se dit dans la gratuité de ce qui se vit ; ça ne coûte rien et ça vaut tellement.
Savoir d’où l’on vient, ne pas rompre avec le passé, pourquoi est-ce si important ?
C’est important parce que beaucoup de gens sont si obsédés par là où ils vont qu’ils en oublient là où ils viennent. Or, je ne vais nulle part si je ne sais pas d’où je viens. La quête de l’origine est importante, elle peut être négative quand on s’enferme dans son passé et positive quand on se nourrit de ce passé. Ce passé, comme j’ai tendance à la dire est une école. Il y a des choses, des détails qui nous forment, il ne faut se couper de cela. Ceux qui viennent à la conversion du cœur se coupent du passé parce qu’il leur paraît tellement noir, qu’ils veulent s’en couper. C’est une façon de remercier le Très Haut de ce cheminement. Se nourrir de la noirceur d’hier pour rester fort aujourd’hui et éduquer ses enfants. Entendre ceux qui vivent dans leur passé, car son passé à soi c’est le présent des autres.
En parlant du passé, quel est l’événement qui vous a le plus marqué dans votre vie ?
Oh la ! Le traumatisme de ma naissance (rires). Il y en a plusieurs. Ce sont souvent des décès, le décès de mon père a été un vrai questionnement ; le décès d’un de mes élèves dont je parle dans mon dernier livre a aussi été un questionnement. C’est essentiellement l’expérience de la mort mais aussi celle du désert. Et tout ce qui relève des chants de l’amour, telle que la naissance des enfants.
Selon vous, existe t-il une femme musulmane ou des femmes musulmanes ?
Non, il y a des femmes musulmanes. Il y a un idéal féminin, il y a des cheminements. L’idéal féminin, on peut en discuter, de l’être féminin dans son autonomie, qui assume sa féminité, et qui a un autre regard sur la vie, sur certaines valeurs, sur l’éducation, sur les priorités. Pas forcément meilleur mais meilleur parfois. Il y a un idéal dont je pourrai définir les contours et il y a des femmes. C’est le cheminement de chaque femme singulièrement qui doit assumer ce qu’elle est, ses doutes, son humanité.
Un mot pour les lectrices de Hijab and the city ?
Ce que je dirais, puisque vous avez choisi de mettre le hijab en avant, l’essentiel est de comprendre les prescriptions islamiques à la portée de leur objectif spirituel. S’il y a une pudeur vestimentaire en Islam, elle doit être accompagnée par une pudeur spirituelle, intellectuelle, les pudeurs fondamentales, c’est important. Nous tous, nous gagnerons beaucoup à préserver l’humour. Une femme qui sait faire de l’humour, c’est une femme qui sait se faire respecter en souriant.
Merci à Tariq Ramadan d’avoir pris la peine de répondre à nos questions.
Site officiel de Tariq Ramadan : www.tariqramadan.com
Focus sur… Muna Abusulayman
C’est l’une des femmes arabes les plus influentes, on la surnomme l’Oprah Saoudienne. A l’instar de son homologue Américaine, Muna Abusulayman a animé un talk show « Kalam Nawa’im » sur la chaîne panarabe MBC , un des programmes les plus populaires dans le monde arabe.
Une première, et qui plus est pour une femme Saoudienne car pour celle-ci, animer une émission relevait jusqu’alors du tabou.
Elle s’illustre également dans d’autres domaines tels que les relations internationales ou encore le monde des affaires. Elle devient par la suite, directrice de la Fondation Al Waleed bni Talal, où elle supervise des projets de plusieurs millions de dollars, à destination d’œuvres caritatives, de catastrophes naturelles ou encore pour la promotion du dialogue avec l’Occident.
C’est une véritable révolution du statut de la femme que connaît l’Arabie Saoudite. En effet, la femme Saoudienne avait toujours eu un choix limité en matière d’orientation professionnelle.
En 2006, elle est nommée Ambassadrice de bienveillance par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Elle est également reconnue comme jeune dirigeante par le forum économique mondial. Elle défend l’idée que le profil de la femme d’affaire Arabe n’est pas une nouveauté, que cela a toujours existé et met en avant l’importance du « green business » c’est à dire, tenir compte de l’environnement et de l’écosystème.
Femme de convictions et de talent, Muna Abusulayman allie avec brio féminité et carrière professionnelle à haute responsabilité. Elle s’est lancée depuis quelques temps dans le textile en travaillant sur sa propre ligne de vêtements.
Décidément, aucun secteur ne lui échappe : de l’animation aux œuvres caritatives, sans oublier le monde des affaires, Muna Abusulayman est plus que jamais une femme accomplie et représentative de la femme Arabe du 21ème siècle.
Le statut de la femme ayant périclité en Arabie, Muna Abusulayman a considérablement contribué à sa réhabilitation. Et c’est qu’elle n’est pas vilaine en plus !
Photo : Facebook
Focus sur… Mohja Kahf
18 septembre 2009 par La rédaction
Classé dans Portraits
Poète et auteure Américaine, d’origine syrienne, Mohja Kahf est professeure de littérature comparée à l’université de l’Arkansas. Arrivée aux Etats-Unis dans les années 70, alors qu’elle avait tout juste quatre ans, sa vie et son parcours l’on beaucoup inspirée dans ses travaux et ses œuvres.
Elle travaille essentiellement sur la question de la représentation de la femme musulmane en Occident, en d’autres termes sur l’image erronée que l’on a d’elle et qui l’accable.
Sa plume dénonciatrice et son ton humoristique lui permettent de réfuter avec brio cette vision ethnocentriste de la femme musulmane passive, assistée, victime et enfermée dans une perception anachronique du monde.
Dans son roman The girl in the Tangerine Scarf (La fille au foulard mandarine), Mohja Kahf raconte l’histoire de Khadra Shams, une jeune fille syrienne qui débarque aux Etats-Unis dans les 70’s, une sorte de roman autobiographique où elle explique comment cette fille tente de réconcilier sa foi avec un pays souvent hostile envers les femmes musulmanes. Un mélange de fierté et de confusion, une lutte entre l’assimilation et le respect de ses principes en tant que musulmane.
C’est dans une démarche de déconstruction et de réhabilitation de l’image de la femme musulmane que s’inscrit le projet de Mohja Kahf. La volonté de proposer une meilleure compréhension des minorités, en mettant l’accent sur le caractère nuisible de la tradition qui va à l’encontre de l’ouverture d’esprit dont témoigne l’Islam.
Quant à la question du voile, question exacerbée en Occident, elle considère que le choix de le porter ou non importe très peu en réalité, ce qui compte c’est que la femme puisse faire ses propres choix et vivre son indépendance comme bon lui semble.
Rompre avec les prénotions, comme dirait Durkheim, tel est le combat de Mohja Kahf, une femme qui vit une modernité où l’altérité n’est pas vécue comme une tare mais bien au contraire comme un enrichissement et une élévation de soi.
La question de la sexualité ne lui a pas échappée non plus. Elle fut chroniqueuse pour le webzine Muslim Wakeup, où elle tenait une colonne intitulée Sex and the Umma. Dans ses chroniques, Mohja revenait sur la nécessité d’en finir avec la vision traditionnelle de la sexualité et avec les stéréotypes qui persiste au sein même de la communauté musulmane. Présentant l’Islam comme un mode de vie et non pas comme une simple religion, elle s’appuie sur les textes et l’histoire et propose un autre regard sur la sexualité, plus réfléchi et moins sexiste selon elle.
Une femme à découvrir. Ses ouvrages sont en anglais, mais bien entendu, toutes les lectrices de Hijab and the city sont bilingues !!
Photo : Lorraine Chittock, PADIA, et Saudi Aramco
Focus sur… les féministes musulmanes
20 août 2009 par La rédaction
Classé dans Portraits
Aujourd’hui, la question du féminisme musulman est de plus en plus traitée par des femmes musulmanes, ou non, bien décidées à révolutionner ce concept à l’origine occidental. Paradoxe pour certains, réhabilitation pour d’autres, le féminisme suscite toujours autant de débats et continue à déchaîner les passions de celles qui s’en réclament ou qui le décrient.
Hijab and the city dresse pour vous aujourd’hui le portrait des grandes figures du féminisme musulman de par le monde, qui à l’unisson, réinvestissent le champ de l’interprétation des textes religieux (Ijtihad), rompant ainsi avec les interprétations patriarcales. Du Maghreb au Machrek, des Etats-Unis au continent européen, ces femmes s’organisent et présentent une nouvelle figure du féminisme.
Chercheuse au centre Alwaleed bin Talal for Muslim-Christian Understanding à l’université de Georgetown. Elle est l’auteure de Identity Politics and Women : Cultural Reassertions and Feminisms in International Perspective, qui est une étude comparative sur les fondamentalismes. Considérer que les mots féminisme et Islam sont antinomiques est, selon elle, la plus grande aberration qui relève de l’ignorance.
Amina Wadud
Professeure d’études islamiques en Virginie, elle est surtout connue pour avoir été la première femme à diriger la prière du vendredi devant une assemblée mixte. Un évènement qui a déclenché un tollé chez les musulmans. Elle promeut le caractère dynamique de l’Islam et se présente comme postmoderniste. Auteure de Qur’an and Woman: Rereading the Sacred Text from a Woman’s Perspective, elle tend à proposer une interprétation des textes sacrées qui rompt avec le sexisme qui sévit depuis des siècles.
Fondatrice et dirigeante de la section féminine du mouvement marocain el Adl wa el Ihsane (Justice et Bienfaisance), elle est conférencière internationale et auteure d’ouvrages et d’articles dont Toutes voiles dehors paru en 2003. Opposée au wahabisme, elle prône également un effort d’interprétation des textes, pour ainsi faire revivre le message de libération, envers les femmes notamment, que l’Islam porte en lui depuis son avènement.
Universitaire et vice présidente du Conseil Islamique de Catalogne, elle lutte contre les interprétations machistes qui entachent les textes sacrés. Son but, créer des ponts entre le féminisme occidental et le féminisme islamique de façon à aboutir à une lutte commune pour la cause des femmes en quête d’égalité, et combattre les clichés qui présentent la femme musulmane comme étant soumise et inférieure.
Focus sur… les nouvelles pop stars
Nous assistons depuis quelques années à la montée en puissance de pop stars musulmanes qui n’ont plus rien à envier aux stars de renommée mondiale. Ce sont des talents, des voix qui offrent un nouveau souffle au public dans le domaine artistique de manière générale et dans celui de la musique en particulier.

Religieux ou pas, ce style de musique est néanmoins très apprécié et de plus en plus recherché. Des maisons de disque émergent, comme Awakening, qui produit les plus connus sur le plan international : Sami Yusuf, Hamza Roberston ou encore Mesut Kurtis. Ce qu’ont en commun ces superstars du anasheed, que l’on traduit généralement par chant religieux, c’est d’être animée par la passion de la musique et par la volonté de proposer un genre nouveau.
Ce qu’ils proposent, une musique inspirée des valeurs musulmanes mais aussi universelles. Ces chanteurs ne veulent absolument pas être perçus comme des prêcheurs mais plutôt comme des artistes qui veulent en finir avec la musique négative. Il semblerait que cette maison recherche des talents sur toute l’Europe et en France notamment, alors si vous vous sentez l’âme d’une diva, foncez ! Voici quelques-unes des plus grandes figures de la musique Anasheed, anglo-saxons pour la grande majorité, ce qui laisse croire que les Français ont un train de retard…
Yusuf Islam : ancienne star de la pop anglaise (Cat Stevens), converti à l’Islam, Yusuf Islam s’est lancé dans la chanson religieuse à la fin des années 80. Il verse plus dans l’éducatif et le pédagogique en proposant des albums destinés aux enfants où il enseigne les bases de l’Islam et transmet des messages de paix et de tolérance.
Sami Yusuf : chanteur, auteur, compositeur, c’est le John Lenon des musulmanes. Diplômée de la Royal Academy of Music de Londres, il est considéré comme LA pop star du monde musulman. Selon The Guardian, il serait le britannique musulman le plus populaire au monde. Fort de trois albums au succès mondial, il reste le numéro un des chanteurs de anasheed.
Hamza Robertson : originaire du Lancashire, avec sa dégaine à la Jamie Cullum, il est l’un des chanteurs de anasheed qui connaît un franc succès aujourd’hui. Produit par la maison Awakening (tel que Sami Yusuf ou encore Mesut Kurtis), il considère la musique comme une source d’énergie.
Mesut Kurtis : d’origine macédonienne, il s’est fait connaître par sa reprise de la célèbre al Burda (ode à la prière dédié au Prophète composé par un grand imam soufi). Comme ses compères, il ne veut pas être confiné à un style unique ou à une catégorie de chanteurs.
Kareem Salama : Texan, il est comme vous devez le supposer un chanteur de country hi ha ! Ingénieur chimiste, c’est un passionné de poésie arabe. Bien que ses textes soient empreints de religieux, il se défend de tout prosélytisme.
Que serait ma superstar list sans une voix féminine ? Last but not least, la chanteuse Sarah Yaseen du Royaume Uni. Elle fait partie du groupe Wing, composé de femmes qui célèbrent l’amour et la paix à travers leurs chansons. C’est son père qui lui a donné goût à la musique et qui la fait répéter. Par ailleurs, son premier album, Peace, est déjà dans les bacs.
Une nouvelle génération de chanteurs est née, depuis un petit bout de temps d’ailleurs. Leur envie, produire une musique spécifique pour un public spécifique. Au-delà de l’aspect communautaire, ce qu’ils célèbrent avant tout c’est leur amour pour la musique. Laisser libre cours à ses passions tout en restant proche de ses valeurs et de ses principes, voilà ce que prônent ces pop stars d’un nouveau genre, un genre qui a encore de beaux jours devant lui…
Voici quelques morceaux, bonne découverte !
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Yusu Islam, A is for Allah
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Hamza Robertson, Your beauty
Photo : Hamza Robertson
Focus sur… Khadija Benguenna
« Atiab el mouna » (« meilleurs souhaits ») est la phrase fétiche de Khadija Benguenna à chaque fin de JT sur la célébrissime chaîne d’information qatarie El Jazeera (vous savez la chaîne au logo calligraphié en forme de poire). Mais qui est donc cette délicieuse et charismatique femme ?
Journaliste algérienne, elle intègre Al Jazeera en 1996 et devient l’une des plus grandes figures du paysage audiovisuel arabe. Cette femme allie avec distinction professionnalisme et féminité, en couvrant des évènements historiques et cruciaux dans l’histoire de l’humanité, tout en arborant un voile raffiné et toujours en parfait accord avec ses tenues.
Il est important selon elle de rester féminine tout en étant voilée de ce voile qu’elle n’a porté que plus tard après trois ans de réflexion, ce qui lui a valu à la fois critiques et encouragements. Un accueil mitigé donc qu’elle analyse avec beaucoup de pondération. D’ailleurs, elle regrette bien souvent que l’on se focalise sur son voile plutôt que sur son travail et sa pratique du journalisme.
Khadija Benguenna a réussi à imposer son style, parce qu’il faut bien le dire, sur El Jazeera ce sont toutes de très charmantes femmes qui présentent les différents programmes de la chaîne. Parmi elles, Khadija est la seule femme voilée. Mais ce n’est pas ce qui la démarque des autres. En effet, ce qui fait d’elle une des plus célèbres présentatrices, c’est son illustre parcours.
Après avoir travaillé pour une radio et la télévision algériennes, elle s’installe à Berne et intègre la Radio Suisse Internationale pour enfin rejoindre El Jazeera. Elle affirme « être fière d’être le produit d’une industrie locale algérienne », et insiste sur l’importance du rôle de la femme dans les médias.
Cette pionnière est plus que jamais dans l’air du temps : une femme professionnelle, spirituelle et tellement féminine. Pas question de faire d’elle un alibi, elle est journaliste un point c’est tout. D’ailleurs, elle n’a plus à faire ses preuves. Ses compétences journalistiques ont été primées, et elle continue à susciter la fascination de ses pairs.
Khadija Benguenna, une journaliste émérite, une femme de convictions qui a du style ! Et pour la petite histoire, il paraît qu’elle roule en Porsche… la veinarde !
Rencontre improbable avec Loubna Méliane
Quand on lui demande ce qu’elle a appris après dix années de militantisme, Loubna Méliane répond « que tout n’est pas tout blanc ou tout noir ». Très présente dans les médias et sur le terrain avant de mettre sa carrière entre parenthèses, cette jeune femme n’a eu de cesse d’articuler combats politiques et défits personnels. Parfois décriée pour ses prises de position, Loubna Méliane se révèle être aujourd’hui une jeune maman heureuse et épanouie, qui parle sans ambages du passé avec un regard tourné vers l’avenir. Portrait d’une femme de terrain qui retrace avec nous son parcours en toute sincérité.
On connaît toutes ton parcours de militante, de femme engagée. Mais si je devais retenir quelque chose dans tout ce que tu as pu faire, c’est ton livre, Vivre libre, où tu te dévoiles beaucoup.
Je me suis mise à nu, ça a été difficile, très dur même. Je considérais que c’était pas à moi de faire ça. En tant que militante, je mène des combats pour ma personne, mais aussi pour les autres. Pour moi, quand tu es militant, tu n’as pas à te dévoiler… Je pensais qu’il n’y avais aucun intérêt à dire qui j’étais, d’où je venais… Et avec les années, je me suis rendue compte que si, que c’était plus simple et plus facile de faire passer des messages quand on racontait une histoire. Le but n’était pas de raconter mon histoire pour raconter mon histoire, non ! C’était de montrer mon cheminement par rapport à mon histoire familiale, mon engagement et les rapports que j’ai pu avoir avec les uns et les autres. Le but était de montrer que finalement, on est que le produit d’une histoire. Ce qui m’a poussée du jour au lendemain à militer, c’est mon histoire familiale. Chez moi, les femmes ont toujours été indépendantes. Et pour moi, être une jeune femme, issue d’un quartier, qui va à l’école, qui est confrontée à des difficultés, avec différents handicaps… Pour moi, malgré tout ça, on a envie de s’en sortir, et on se donne les moyens. Bien sûr, on a du mal, on doit en faire plus que les autres. Mais voilà, je voulais montrer qu’on pouvait y arriver. Chacun mène la vie qu’il veut mener. Néanmoins, on vit dans un pays où on a le droit de revendiquer un certain nombre de choses, on a la possibilité de le faire dans le respect de l’autre.
C’était donc par nécessité purement militante que tu as écrit ce livre. Mais à côté, comme tu l’as dit, tu as dû te mettre à nu. Est-ce que c’était pour toi un exutoire, une thérapie ?
Non. Vraiment, je voyais plus ça comme un exercice militant. Y a eu un travail d’introspection, c’est évident, mais pas très poussé. Parce que l’objet du livre, c’était pas de raconter ma vie pour raconter ma vie, c’était de raconter mon engagement. Je n’essayais pas de régler des questions d’ordre personnel. C’est après que ça a déclenché d’autres choses. Je vis ma vie de femme, je suis mariée, j’ai une petite fille. Forcément, j’ai fini par me poser des questions sur qui je suis, d’où je viens, ce que j’ai envie de transmettre à mon enfant. Donc là oui, j’ai dû faire une réelle introspection, parce que je mène une vie qui fait qu’au bout d’un moment, j’ai du me poser des questions. Et il faut avoir le courage de se mettre devant un miroir et de se poser les bonnes questions. C’est vrai que ma fille, plus que le livre, m’a amenée à une véritable introspection.
Est-ce que tu peux nous en parler ? Parce que quand on voit, on entend Loubna Méliane, on t’associe directement à un parti, à un mouvement, à un groupe. La Loubna femme, maman, c’est certainement la plus intéressante.
Je vis comme n’importe quelle jeune femme en France. Je me suis posée pas mal de questions, à savoir si oui ou non j’étais capable d’assumer un mariage mixte, avoir un enfant, des questions auxquelles j’ai pu répondre grâce à la marche (Marche des femmes des quartiers pour l’égalité et contre les ghettos) qui m’a poussée à penser que je pouvais vivre égoïstement, penser à moi, vivre heureuse. Pourquoi me l’interdire ? Au nom de quoi ? Donc voilà, je me pose les mêmes questions que n’importe quelle jeune femme. Au départ, c’était simple de sortir avec lui, ça ne l’engageait à rien, et ça ne m’engageait à rien. C’est au fil des années, au fur et à mesure que le temps passe que tu te rends compte que tu t’installes dans une routine, que ça devient sérieux, que ça amène à autre chose, à construite quelque chose ensemble, à s’installer, à se marier… à avoir des enfants ! La marche, ça m’a permis de régler ça par exemple, des questions plutôt personnelles. J’étais amoureuse, je voulais donner une chance à cette histoire et aujourd’hui, je suis heureuse. Il n’est pas musulman, mais il n’empêche qu’il respecte qui je suis et ce que je suis. Juste pour te donner un exemple, pendant un moment, j’étais loin de ma famille, et c’était la période où j’avais eu ma fille, où je voulais qu’elle puisse découvrir ma famille, ma culture. La famille de mon mari est adorable, je les aime très fort, ce sont des gens extraordinaires, mais ils ne pouvaient pas lui apporter ça. Je le vivais mal, mais mon mari a été génial. Il a proposé de fêter l’aid, m’a dit que j’avais ma propre famille, qu’on pouvait le fêter ensemble. Et c’est la que j’ai sorti mes livres de recettes, que j’ai invité mes amis, qui n’étaient pas forcément musulmans, mais peu importe. Le but était de partager avec moi le repas de l’aid. Il n’était peut être pas parfait, mais voilà… Notre force, c’est d’accepter l’autre comme il est, sans lui demander de changer. Je ne lui demanderai pas de changer, et il ne me le demandera pas non plus. Après, d’autres questions se poseront quand ma fille sera plus grande et qu’elle devra faire son choix, mais elle le fera toute seule. Moi, je ne lui imposerai rien. Si elle veut devenir musulmane, je lui expliquerai ce que je sais, et en réalité, j’ai une conception assez personnelle de la religion. Je l’inviterai à lire, c’est ce que mon père m’a toujours appris, à aller chercher dans les livres, à se faire sa propre opinion. On pourra en discuter, c’est ce que je faisais avec mon père ; on a pas eu d’obligations ou autres avec lui, je veux faire la même chose avec ma fille. J’essaierai de l’aider au mieux, de lui donner des conseils. Je ne veux pas lui mettre la pression. Avec mon mari, on est plutôt des laïcs. On croit, en quelque chose, mais plutôt à des valeurs universelles, le respect, la tolérance…
Vous croyez en une humanité ?
Oui voilà. Chez moi il s’appelle Allah, chez lui Jésus. Mais s’il s’était appelé autrement, ça ne nous aurait pas posé de problème. Y a des piliers, on s’appuie dessus et ça s’arrête là ! On essaye, mais je sais qu’on aura des difficultés d’ici quelques années, quand ma fille grandira. J’appréhende parce que ce qui m’inquiète, c’est le repli communautaire qui existe, et qu’on ne peut pas nier. Un enfant issu du métissage, c’est compliqué. Savoir d’où l’on vient, qui on est… Si en plus, par dessus tout ça, les uns et les autres mettent leurs propres revendications pour essayer de s’en emparer, j’ai de quoi m’inquiéter ! Pour l’instant, elle est petite. Elle vit avec plein d’amour, mais j’ai peur pour elle. Elle est métisse, elle a une double culture, et l’extérieur peut être hostile pour elle.
Quelques soient les milieux, les groupes qu’elle sera amenée à fréquenter ?
Oui, tous milieux confondus ! On a encore du mal à accepter le multiculturalisme.
Par rapport a tout ce que tu dis, à la naissance de ta fille qui à l’air d’avoir changé ta vie tant sur le plan personnel qu’au niveau de tes combats de militante, on voit que ça t’as ouvert les yeux sur pas mal de chose, sur ta manière d’appréhender l’autre.
Les gens me connaissent depuis que j’ai 19 ans. Aujourd’hui, j’en ai 31, et je suis comme tout le monde. J’ai grandi, j’ai évolué, j’ai mûri. Je ne suis plus forcément dans la spontanéité, je suis désormais plus réfléchie. Les gens sont restés sur une image. Je ne dis pas que j’ai mis de l’eau dans mon vin, je dis juste que les choses se présentent à moi différemment. Je ne les vois plus de la même façon, ou en tout cas, j’essaye de regarder plus loin que le bout de mon nez, et d’arrêter de me laisser prendre par les émotions. J’essaie aussi de ne plus regarder les choses sous un prisme personnel, par rapport à ma propre histoire. J’ai appris que les gens n’ont pas la même histoire que moi. Ils sont différents, et ont des histoires différentes,
Les histoires sont différentes et rien n’est figé. Et par rapport à tout ce que tu as pu faire, est-ce qu’il y a des choses que tu ferais autrement ? Qu’est-ce que tout ton parcours t’as appris ?
Que tout n’est pas tout blanc ou tout noir, qu’il y a des nuances, que les choses sont compliquées. Je referais les choses de la même manière parce que c’était moi, à des moments particuliers. Je ne vais pas nier ce que je suis, je ne suis pas une autre personne. J’ai juste grandi ! Pour moi, les choses ne sont plus aussi simples. Il faut être capable d’analyser, d’écouter, de comprendre, et après d’avoir une opinion. Mais pas avant.
Y a pas très longtemps lors d’un débat, tu expliquais que tu assumais tout ce que tu avais pu faire jusqu’à aujourd’hui, mais qu’il y avait eu pas mal de récupération. Est-ce que tu parlais de Ni putes ni soumises que tu as fini par quitter ?
Non, on m’a gentiment demandé de partir.
Pour des question idéologiques, ou c’était plutôt des luttes de pouvoir ?
Un peu des deux. Je voulais pas faire de Npns un mouvement communautaire, pour moi ce n’était pas possible. La seule communauté à laquelle je veux bien appartenir, c’est la communauté française, la nation une et indivisible. Mais Fadela Amara a toujours voulu en faire un mouvement de beurettes, moi non. Parce qu’en plus, quand on a fait la marche, moi j’ai travaillé avec des femmes pas forcément issues de l’immigration, des quartiers ghettos. C’était des femmes qui avaient vécu les mêmes difficultés que nous, peut être pas aussi violentes, mais toutes aussi agressives.
Parce que pour toi, on porte toutes les mêmes stigmates ?
Oui, et c’est pour ça qu’il fallait un mouvement collectif. Le but était de créer une passerelle entre les féministes d’avant, et les femmes que nous sommes aujourd’hui. C’était un beau challenge que de remettre au goût du jour le féminisme, et surtout de l’expliquer. C’est pas une lutte des classes, une lutte entre les hommes et les femmes, non. C’est un combat de société pour permettre aux hommes et aux femmes de vivre ensemble, de trouver leur place . C’était la marche des femmes des quartiers contre les ghettos et ensuite pour l’égalité. Le féminisme est arrivé après. C’était avant tout un combat social pour moi, et au sens large. C’est en rencontrant des femmes, des féministes que je me suis dit que c’était important de renouer avec cette histoire, celle de notre pays. Finalement, Npns, c’est plus du tout ça ! Là, c’est des petites beurettes qui se mobilisent pour elles. Ça a créé beaucoup de tentions entre nous et les mecs, alors que sur la marche, pas du tout. C’est vrai que le slogan pouvait choquer… c’était de la provoc’, de la com’ quoi ! Je le dis et j’assume ! Il nous fallait un nom fort pour être visibles et entendues, mais ça ne voulait pas dire qu’on vivait en opposition avec nos frères et pères. Parce qu’eux aussi vivent les mêmes difficultés. C’était un combat pour nous, mais pour eux aussi. Et c’est pas ce qui en ressort aujourd’hui. Npns, c’est aussi une coquille vide, on ne propose rien. C’est bien beau de dire aux jeunes filles vous avez des droits, revendiquez-les… mais on leur donne pas les moyens, on ne leur propose pas d’alternatives, de solutions. Elles sont tombées dans une espèce de victimisation et moi, je ne suis pas une victime. Je ne me considère pas comme une victime. Et même celles qui ont subi les choses les plus difficiles et les plus atroces le disent. Là avec Npns, on est tombé dans le pathos. Après oui, c’est grave ce qui se passe, il y a des violences, mais c’est pas que ça. On ne peut pas se mobiliser uniquement la dessus. C’est réducteur, on tombe dans les clichés et en plus, ceux dont on veut se débarrasser. C’est une réalité que des femmes meurent sous les coups de leurs conjoints…
Mais celui-ci n’est pas forcément maghrébin ?
Tout à fait !
Donc pour toi Npns à l’origine, c’était un mouvement qui portait une lutte sociétale, quelques soient les origines ethniques, religieuses et sociales des uns et des autres ?
Y a qu’à regarder les statistiques, que tu sois une femme issue d’un milieu aisé, ou issue d’un milieu ouvrier, tu subis les mêmes violences. Les statistiques parlent.
C’est ce qui t’a dérangé ?
Oui, et par ailleurs, on m’a dit de partir avant d’exprimer quoique ce soit, de laisser la place à Fadela. Et à la rigueur, ça arrive, c’est de la politique. C’est pas ma façon de faire, mais bon…
Et qu’est-ce que tu as ressenti ?
J’ai mis beaucoup de temps à m’en remettre. C’est comme si on m’enlevait mon bébé. Je travaillais dessus depuis deux ans. Npns, c’était bien avant la mort de Sohane. Ce malheur a permis d’avoir un écho au niveau médiatique, mais le mouvement existait bien avant. Mais ça avait marqué tout le monde parce qu’avant, on en parlait pas à la télé. Et puis Npns, c’est devenu un mouvement réduisant son combat contre les violences physiques faites aux femmes des banlieues. Même si c’est une réalité, y a pas que ça. D’autres problèmes existent, économiques, politiques. Avoir une carrière politique pour une femme, c’est difficile. Concilier une carrière professionnelle et une vie de mère, ça l’est encore plus. Et puis envers les mecs, on avait beaucoup d’affection, parce qu’on se rendait compte que si notre situation se dégradait, c’est parce que la leur aussi se dégradait. On essayait de se battre pour nos frères, c’était un combat commun. Je ne me vois pas vivre à côté d’eux, mais avec eux. Et c’est vrai que c’est aussi intéressant de mener un combat féministe en tant que tel, avec des questions sur l’émancipation, l’égalité salariale, la lutte contre les violences conjugales et autres, la possibilité de faire évoluer les femmes, la question du rôle de l’Etat dans toutes ces problématiques… Bref, des questions d’actualité !
Et ton actualité à toi Loubna. Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui ?
Il a donc fallu faire le deuil de Npns, toutes les anciennes ont été virées. Faut savoir qu’aujourd’hui chez Npns et autour, toutes celles qui sont à l’origine du mouvement, elles ont toutes été virées, ou sont parties quand Fadela a rejoint le gouvernement Sarkozy.
Et qu’est-ce que tu as fait après ça ?
J’en avais marre que mon nom soit assimilé à des gens, à un parti … J’avais envie de me détacher de ça, de me prouver des choses, de me montrer que je pouvais voler de mes propres ailes. J’ai bossé en radio, une libre antenne. J’avais une émission en soirée, une fois par semaine, sorte de service public où on abordait avec les auditeurs des sujets d’actu, société, religion, racisme, sexualité, etc. J’invitais des experts, des artistes, des politiques. C’était très intéressant. Ça a duré deux ans, puis je suis tombée enceinte, je me suis occupée de ma fille, et le militantisme m’a manqué. En même temps, j’avais peur d’y retourner. J’ai pris pas mal de gamelles. Je pensais qu’on était une famille, qu’on militait dans la même direction. Mais c’est de la politique, c’est un autre monde. C’est une famille parce qu’il y a des convictions communes, des orientations semblables, des objectifs communs. Mais ce qui m’a mis hors de moi, c’est que certaines personnes sont là pour elles. Après, avoir de l’ambition c’est bien, j’en ai aussi, c’est pas vraiment le problème. Mais pas de coups bas. J’ai un petit espoir, je crois que ma génération veut rompre avec ces façons de faire de la politique. Je suis persuadée qu’il faut arriver à travailler main dans la main. J’ai envie de faire de la politique différemment. On verra, l’avenir nous le dira ! J’ai donc beaucoup réfléchi, j’ai pris beaucoup de recul. Et j’ai constaté que j’avais besoin du militantisme ! C’est dur, mais j’ai décidé d’aller jusqu’au bout. Je bosse aujourd’hui pour la Fédération nationale des maisons des potes. Je suis la rédac’ chef adjointe du journal Pote à pote. J’écris des articles, je rencontre des gens. Ça me permet de réfléchir à des problématiques que je n’ai plus abordé depuis longtemps. Ça me permet aussi de voir d’autres choses, de ne pas être sur le même créneau qu’avant, de réintégrer le terrain. Mais je ne me mets pas en avant, je veux continuer à militer, à faire de la politique petit à petit, mais tout en ayant un ancrage associatif. Je pense que les années à venir, on fera de la politique différemment. J’ai l’espoir qu’une société civile va émerger, qu’elle va reprendre le flambeau, que ce sera différent.
Un petit mot pour les lectrices de Hijab and the city ?
Je voudrais seulement leur dire qu’on doit mener ensemble un combat qui nous concerne toutes, et non pas les unes contre les autres. Parce que sinon, on avancera pas, et ce serait vraiment dommage. Et je vous encourage aussi dans votre initiative de prendre et donner la parole, c’est très important et intéressant ! Bonne continuation à toutes.
Photo : Loubna Meliane, juillet 2009 à Paris – Hijab and the city
Laurence Lascary, femme et chef d’entreprise
Laurence Lascary est une productrice de talent ! Elle a fondé en 2008 De l’autre côté du périph’, une société de production audiovisuelle qui compte aujourd’hui trois collaborateurs, et a reçu le Grand Prix Talents des cités-Espoir banlieues. C’est une charmante jeune femme au parcours brillant, qui force le respect et l’admiration, et qui est animée par des valeurs et une impressionnante envie de réussir. Portrait d’une chef d’entreprise pas comme les autres !
Laurence, est-ce que tu peux nous expliquer en quoi consiste le travail effectué par DACP ? Qu’est-ce que vous produisez ?

Chez DACP, on produit tout type de programme, notamment des films institutionnels qui s’adressent plutôt aux entreprises. La spécificité de ces films réside dans le fait qu’ils se concentrent sur les valeurs des entreprises : ça peut être le développement durable, l’écologie, la diversité bien sûr, et c’est d’ailleurs une des choses qu’on met en avant avec DACP, et au sens large du terme. C’est une diversité ethnique, culturelle, sociale ou physique. Grosso modo, c’est plus de tolérance, du vivre ensemble, et on essaye de voir comment intégrer dans les entreprises des collaborateurs pouvant être perçus comme atypiques. L’idée est de proposer aux entreprises des outils de communication qui leurs permettront de valoriser l’action de leur entreprise par rapport à ces thématiques là donc, offrir des outils de sensibilisation et de formation des collaborateurs pour encourager et impulser cette dynamique de changement au sein de ces entreprises. Parce qu’on voit que la diversité par exemple qui est un thème à la mode. C’est même un thème galvaudé. Certaines entreprises vont signer une charte, payer 80 000 euros pour se faire auditer et obtenir le label diversité. Et et puis une fois que c’est fait, on pense que ça y est, c’est bon. Sauf qu’il faut convaincre les collaborateurs, il faut vraiment le porter d’un point de vue stratégique, et non suivre une mode à laquelle il faut adhérer parce que s’il se passe quelque choses, l’entreprise y sera, sait on jamais ! Malheureusement, c’est un peu ce qui se passe aujourd’hui. Et c’est pour ça que DACP et d’autres entreprises prestataires vont voir ces entreprises là, les prennent au mot, et leur disent : vous vous êtes engagées sur ce terrain, qu’allez-vous faire ? Voyons ensemble comment nous pouvons procéder pour rendre votre démarche plus concrète.
Clairement, vous associez une démarche business et une démarche militante ? Je ne sais pas si c’est le bon terme ?
Carrément ! D’ailleurs, DACP est référencée comme une entreprise sociale dans le parlement des entrepreneurs d’avenir. C’est 200 sociétés au niveau national qui sont concernées, on voit que le panel est assez réduit. On en fait partie grâce notamment à nos valeurs, aux valeurs de notre société. C’est ce qui m’a poussé à monter cette entreprise; Je ne voulais pas vendre de la lessive ou autre, ça ne m’intéressait pas. Je viens du marketing initialement. DACP est en fait à mon image !
En parlant de ton image, on va un peu revenir sur ton parcours. Tu es une femme, chef d’entreprise, noire…
Et je suis jeune !
Oui tout à fait, jeune, faut surtout pas éluder la question générationnelle. Et donc, par rapport à tout cela, est-ce que ton parcours a été facile, normal ou au contraire semé d’embûches ?
Les obstacle viennent en fait de l’extérieur et de l’intérieur. Quand j’étais plus jeune, au lycée, j’étais attirée par le journalisme, ça se rapprochait le plus de ce que je voulais faire. Un prof d’histoire géo disait à ma mère qu’il fallait que je fasse Science Po ou une école de commerce, et moi je me suis dit que ça n’allait pas être possible. Je me suis donc dirigée vers des filières courtes, commerciales, là où il y a du boulot, et je pensais aussi que ce serait plus à mon niveau. Puis, quand j’ai vu que ça se passait bien, j’ai décidé de continuer au fur et à mesure. J’ai fait une maitrise en science de gestion, en alternance chez France Telecom. J’insiste parce que c’est ce qui m’a permis de réaliser que je ne voulais pas travailler dans une entreprise lambda, justement par rapport à ces questions de sens que j’évoquais tout à l’heure. Et plus ça allait, plus je me disais que ce qui m’intéressait c’était le culturel… je commençais un peu à me « décomplexer ». Il a donc fallu faire ce virage a 180 degrés, ce qui n’est pas évident en France, parce qu’il faut toujours trouver une cohérence dans les études; passer du management, du marketing à l’audiovisuel… c’était pas gagné d’avance ! Puis je suis partie à Londres pour prendre du recul et pratiquer mon anglais. J’ai ensuite fait un master audiovisuel, en étant la seule noire de la session. Je me disais que c’était donc possible. Et mon parcours, c’est vraiment ça. Au fur et a mesure, plus on met la barre haut, plus on voit qu’on avance et qu’on progresse.
Une sorte de parcours « escalier » donc. Est-ce que tu peux également nous parler de ton expérience aux USA ?
C’était un challenge pour moi. J’adorais New York où j’avais passé un été. Puis, je me suis organisée pour partir même si au départ, ça paraissait abstrait. Et j’ai fini par y aller un an, pour travailler dans le cinéma, pour une association financée par l’état, uniFrance, et dont la mission est de faire la promotion du cinéma français à l’étranger.
Tu étais dans une institution française aux États-Unis. Est-ce qu’il y a là-bas un décalage au niveau des mentalités, au niveau également de l’entrepreneuriat, de la formation, des études, de cette importance des valeurs que tu évoquais ?
Tu discutes avec les gens, tu rencontres dans ce milieu des personnes qui ont étudié la biologie. Et tu te demandes où est le rapport ? Y a pas de barrières aux USA. Tout le monde est sur la même ligne de départ. Là-bas, tout le monde est entrepreneur, tout le monde est freelance. Chacun travaille pour soi, sa carrière, pour avancer. C’est une mentalité complètement différente. Et moi, j’ai pu être confrontée à des jeunes qui faisaient énormément de choses. Moi même là-bas, j’ai fait un tas de choses, et c’est comme ça que la lubie suivante est venue… j’allais monter ma boite !
Et la créer aux USA, c’était pas envisageable pour toi ?
Non. J’ai passé une année formidable, j’en suis ressortie grandie ! J’ai appris un tas de choses, tant au niveau professionnel que personnel. Mais ça m’a aidé à réaliser que ma vie était en France, et que c’était la bas que je devais faire les choses. J’avais l’impression que je ne vivais pas dans la réalité. Parce que j’étais dans un environnement déconnecté du réel. uniFrance là-bas, c’est le cinéma avec un grand C. C’est très institutionnel. Toutes les portes nous sont ouvertes, mais j’avais envie d’avoir mon petit cheminement à moi.
Une phrase m’interpelle dans tes propos. Tu dis qu’aux USA, on est tous sur le même départ. Tu parles d’égalité des chances. Est-ce que là-bas, c’est un principe aussi galvaudé qu’en France, au même titre que la diversité dont tu parlais tout à l’heure ?
Oui, maintenant c’est une étiquette qu’on colle à tout va. Je pense qu’au lieu de parler de diversité, on devrait parler d’égalité professionnelle dans le monde du travail.
Mais avant d’arriver au monde du travail, il y a celui l’éducation ?
Oui, bien sûr, il y a discrimination dès le départ. On a pas tous le même accès à l’éducation. D’ailleurs, je fais partie d’une association qui intervient dans les lycées classés ZEP (zones d’éducation prioritaires) pour justement parler a ces jeunes des questions d’orientation. Et c’est vrai que sur le terrain, on se rend compte qu’il y a d’une part un phénomène d’auto-censure, une méconnaissance des possibilités de métiers qui font qui font que ces jeunes sont perdus, ne savent pas ce qu’il veulent faire. On est la pour échanger avec eux sur ces questions, pour leur dire que c’est possible. Les personnes qui interviennent en sont la preuve. Généralement, ce sont des personnes qui n’ont pas de parcours linéaire, certains partent de très loin. Par exemple, un des intervenants avait fait une STT (bac technologique) et a fini à Normal sup. On essaye de leur expliquer ça, parce que ça vient parfois des équipes pédagogiques mais aussi des jeunes eux mêmes. Il y a des questions d’inégalité dans la confiance en soi. Certains jeunes ont appris à être nuls, d’autres à avoir confiance en eux, ce qui simplifie fortement leur développement.
Autre phrase, tu dis qu’il y a des choses qui font qu’on peut pas y arriver, mais qu’on a aussi notre part de responsabilité. Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Est-ce que quand on veut, on peut ?
Oui ! Quand on décide de quelque chose, qu’on a des objectifs, qu’on se donne les moyens d’y arriver… ça marche. Même si au final, on atteint pas l’objectif voulu, on en sort grandi.
Tu avances chaque jour, tu continues ton chemin de chef d’entreprise, mais à côté, tu t’investis beaucoup, tu milites. Est-ce qu’au regard de ton parcours, tu considères que c’est une responsabilité que tu dois avoir ?
En fait, c’est un ensemble de choses. J ‘aimerais faire plus, me consacrer à d’ autres causes. Malheureusement, le temps me manque. Mais m’investir, c’est comme ça que je vois la vie en fait.
Pour toi, il n’y a pas de séparation entre ces deux activités. Tu fais de l’économie sociale ?
Oui tout à fait. Je suis persuadée que le respect dans la société capitaliste dans laquelle on vit se gagne par le pouvoir d’achat, le pouvoir économique. Il faut donc encourager les jeunes à prendre en main leur vie, leurs études, leur futur métier. Pour moi c’est très important. Ils constituent les décideurs de demain. Il faut comprendre les règles du jeu pour avancer au sein de la société.
On va revenir un peu sur ton travail. Tu nous as exclusivement parlé des films institutionnels, mais a coté, tu développes d’autres films ?
Oui, d’autres programmes soit pour la télé, soit pour le cinéma. On a produit un documentaire, L’école des ambassadeurs, et deux courts métrages, Narkissos et Dead Buddy. Le but de ces programmes est de banaliser la diversité sur les écrans. Chez DACP, on la banalise en la traitant comme un non sujet ; ça ne peut pas être un sujet de film ou de programme. Par contre, ce qu’on voit à l’écran est à l’image de ce qu’on voit dans la société. On ne veut pas proposer un miroir déformant comme ce qu’on peut voir à la télévision, au cinéma… des caricatures. Le téléfilm Aïcha par exemple, même avec l’ambition de faire de faire quelque chose de positif, on se rend compte qu’on tombe facilement dans les clichés, et ça fait encore plus de mal, car en se présentant comme le fer de lance de ces questions, on a un effet destructeur ! Cela devient une cible facile, et il est temps de rétablir la balance
Est-ce que tu peux nous parler de L’école des ambassadeurs ?
C’est l’histoire de jeunes gens qui partent aux USA, qui ont été sélectionnés pour représenter la France aux États-Unis, sur la base de leurs résultats scolaires, de leur milieu d’origine, de leur engagement citoyen, de leur ouverture au monde. On a par exemple une jeune fille pompier volontaire, des bénévoles au Téléthon. Ce ne sont pas des jeunes ordinaires dans la mesure où en France, l’engagement dans une association en tant que bénévole n’est pas très développé. Ces jeunes sont particuliers donc mais en même temps, ce sont des jeunes comme les autres, auxquels n’importe qui peu s’identifier. Quand on les entend parler, on ne se sent pas agressé. Après, je ne dis pas qu’il faut cacher ça, mais que ça fait du bien quand des gens qui ne connaissent pas les quartiers voient autre chose. Le cœur du film, c’est qu’on les voit pendant une période charnière, une semaine avant les élections aux USA. Il parle avec des jeunes, des adultes, de politique, d’économie … Ils assistent à l’élection d’Obama. La finalité de ce film, c’est de montrer l’émergence de cette nouvelle génération ouverte sur le monde, et qui compte prendre sa place.
En fait, pour paraphraser un grand philosophe, on est pas condamné à l’échec ?
Tout à fait (rires)
T’as pas peut qu’on te colle une étiquette ?
C’est déjà fait ! (rires) On dit notamment que je fais dans l’associatif
Et c’est pas frustrant en tant qu’entrepreneur ?
J’explique qu’il ne s’agit pas d’une association, que c’est une entreprise, qu’il y a un but lucratif. Mais globalement, il y a plus de positif que de négatif ! Et puis si on veut me coller une étiquette, qu’on le fasse, je sais qui je suis.
Un petit mot pour les lectrices de Hijab and the city. Tu me disais que tu connaissais le magazine, et que tu le lisais hé hé !!
Bonnes vacances ! (rires) Surtout, ayez des rêves, et réalisez-les. Il ne faut surtout pas attendre, le bonheur c’est maintenant !
Le film Narkissos a été sélectionné pour participer au concours «Lignes de Courts». Cette opération met en compétition 23 films de 5 minutes maximum. Les internautes sont appelés à voter tout l’été (du 1 er juillet au 31 août) sur le site internet de Kewego.fr.
Photo : Camille Millerand
Mahmoud Bagdadi, le calligraphe
Au delà de la beauté des tableaux qui tapissent nos murs, la calligraphie est un véritable art, porteur de sens, qui nous enseigne la sagesse et la patience. Voyage au cœur de la calligraphie avec Mahmoud Bagdadi, un calligraphe et un artiste accompli.
Comment êtes vous venu à la calligraphie ?

J’ai commencé à l’âge de quatorze ans, je ne savais pas ce que c’était avant. Ce n’était pas par désir, ce n’était pas un rêve que je cultivais. Déjà à l’âge de six ans, je dessinais sans avoir suivi de cours, et c’est le dessin qui m’a amené vers la calligraphie. C’est à l’âge de quinze ans que j’ai réalisé mon premier tableau. En fait, j’ai vécu en France jusqu’à mes six ans, j’ai fréquenté l’école française mais aussi l’école irakienne. En France, on accorde beaucoup d’importance à l’art. On me demandait de dessiner, et c’est à partir de là que j’ai pris goût à l’art. Je n’ai pas arrêté, et quand je suis retourné en Irak, j’avais toujours mes cahiers.
Et vous avez suivi des cours de dessin en Irak ?
En Irak on suivait des cours d’arts plastiques. Je prenais ce cours vraiment au sérieux, plus que mon professeur, parce qu’il est vrai que ce n’était qu’un cours parmi d’autres. J’ai voulu continuer dans le dessin, et dans notre quartier, il y avait une mosquée dont je connaissais l’Imam. Il avait vu mes dessins et m’a invité chez lui. Il m’a demandé de reproduire une illustration, je me souviens c’était un garçon qui jouait au football. Je l’ai dessiné et il était ébahi par le résultat, il avait même appelé sa femme tellement il était surpris (rires). Quelques jours plus tard, il m’a demandé de venir à la mosquée, j’avais alors quatorze ans, et m’a présenté à un calligraphe. Ce dernier calligraphiait chaque vendredi sur un tableau, un hadith, une parole de sagesse que les fidèles découvraient avant le sermon et la prière.
Et c’est lui qui vous a tout enseigné ?
Il a commencé par des cours, une classe de vingt élèves s’est alors constituée. J’étais impressionné par son art, j’en restais bouche bée, et de là j’ai voulu apprendre et devenir calligraphe. Il a remarqué que j’étais le meilleur élément mais j’étais le plus âgé aussi ! Je faisais le moins d’erreur, et l’année suivante, il m’a demandé d’enseigner aux débutants. Et il m’a même fait l’honneur de me donner le relais pour la calligraphie du vendredi, on avait chacun notre tableau. A quatorze ans, cela a changé le cours de ma vie. J’ai intégré l’Institut des Beaux Arts de Bagdad après le collège et après un concours très difficile où je suis arrivée troisième sur deux cents. Je me souviens avoir dit à mes parents que si je ne le réussissais pas j’arrêterais définitivement l’école, j’y tenais beaucoup! Mais grâce à Dieu tout s’est bien passé.
Et qu’est ce qu’on y étudie ?

On y reste cinq ans, les trois premières années sont générales : on y étudie le dessin, la peinture, la musique, la poésie, l’artisanat, en tout seize matières. Et bien évidemment la calligraphie. On y a étudié les styles les plus connus.
Qui sont ?
L’écriture Tuluth ou reine des écritures ; l’écriture Naskhi qui est utilisée pour le Coran, le style Persan, le Diwani et le style Roq’a.
Quel sens donnez vous à la calligraphie ?
L’écriture c’est pour lire et la calligraphie pour réfléchir.
Certes, c’est parfois tellement compliqué, qu’on met du temps à déchiffrer les lettres et les mots, et il arrive qu’on ne réussisse pas d’ailleurs ! Et ce sont souvent, pour ne pas dire toujours, des propos pleins de sagesse que l’on calligraphie, des versets du Coran, des proverbes, des vers, est ce quelque part c’est son ultime rôle ?
Par essence, la calligraphie a commencé à se développer avec l’apparition de l’Islam. L’idée était de ne pas perdre le Coran, on craignait qu’il disparaisse parce que les gens l’avaient mémorisé, la tradition était orale. Et comme il s’agit de la parole de Dieu, il fallait l’écrire de la meilleure des manières parce que c’était une parole sacrée. C’est donc né bien avant l’Islam mais ce dernier a permis de le développer. La langue arabe est très riche et c’est pareil pour la calligraphie. On parle de six ou sept styles, mais il en existe des milliers en réalité. Au début, il n’y avait pas de vocalisation, il a fallu vocaliser par la suite pour les étrangers. Ce ne sont jamais des phrases banales. Il faut savoir

qu’auparavant le calligraphe était un ministre qui rédigeait les lettres pour le sultan, signait pour lui.
La calligraphie, c’est l’amour de l’écriture et par extension de la lecture, quelles sont les sources qui vous inspirent le plus ?
Je calligraphie les phrases qui sont proches de mon cœur. J’écris des paroles de sagesse, des proverbes. Des phrases que j’entendais quand j’étais petit : des phrases sur la patience, le respect, le savoir… La calligraphie c’est comme la mer avec tout ce qu’elle recèle en terme de merveilles.
Et aujourd’hui, vous en avez fait votre métier.
Je n’ai jamais pensé à enseigner, ni songé à ce que ça devienne commercial. C’est pas le but de la calligraphie, comme je le dis c’est une éducation. Je ne peux pas compter que sur cela. Je réponds à des commandes mais je ne vends jamais mes tableaux d’exposition. Je ne peux pas, ce n’est pas mon but.
Dans quel cadre dispensez vous des cours ?

J’enseigne depuis cinq ans. Je donne des cours à la Librairie Ishtar près de l’Institut du Monde Arabe. Il existe différents niveaux et j’assure les cours tous les lundis. Par ailleurs j’ai crée l’association L’école de Bagdad, pour la promotion de l’art en général.
Que pourriez vous dire aux lectrices de Hijab and the city qui souhaiteraient se lancer dans la calligraphie ?
Même si la calligraphie paraît difficile à déchiffrer, à lire, elle est loin d’être difficile à apprendre. Cela me rappelle une expression qu’utilisaient beaucoup les Ottomans « Creuser un puit avec une cuillère », c’est cette patience qu’il nous faut. Il faut vivre cet art.
Merci à vous Mahmoud, et je dois vous avouer que vous m’avez vraiment donné envie d’apprendre !
Site de Mahmoud Bagdadi: www.mahmoudbagdadi.com
Photos : Mahmoud Bagdadi, juillet 2009, Paris – Hijab and the city
Amelle Chahbi : l’humour au féminin
Amelle Chahbi, c’est un peu la copine qu’on aimerait toutes avoir : une jeune femme super sympa, belle, intelligente, et surtout extrêmement déconneuse ! Une chic fille qui n’a pas la grosse tête et qui a surtout eu la gentillesse d’accepter de répondre aux questions de Hijab and the city. Portrait d’une femme pleine de talent, qui a fait de l’humour sa passion et son métier.
La première fois que je t’ai vue Amelle, c’était dans une pub du bled…
Ah bon ? (rires)
La pub Kiri !
Oui la pub dans laquelle j’ai un faux ventre de femme enceinte avec un scratch derrière (rires)
Mais bien sûr, je t’ai vu ailleurs. Dans le Jamel Comedy club, à la télé, au cinéma. Mais avant tout ça, t’appartenais à un show qui s’appelait « Barres de rires ». Tu peux nous en parler ?
» Barres de rires », c’est en fait un collectif créé avec quelques membres de la troupe du Jamel comedy club, on se connaissait donc bien avant. On avait notre petite scène, notre petite ambiance à nous avec Thomas Ngijol, Fabrice Eboué, Patson… C’était une scène underground sur laquelle on a fait nos débuts. Et c’est le bras droit de Jamel, Kader Aoun qui nous a repéré dans ce théâtre. Et de là est venue la proposition de créer le Jamel Comedy Club.
Ça vous a permis de gagner en visibilité ?
Oui !! Le Jamel Comedy Club nous a fait passer de l’ombre à la lumière. Il nous a offert des opportunités, nous a permis d’accéder à des trucs qu’on avait jamais eu : des tournées pleines, des salles de 1000 personnes, On a gagné du temps, de l’aisance, de l’expérience, et bien sûr du jeu.
Et les conséquences de tout ça ?
Toutes les chaines télé nous ont ouvert les portes et nous ont proposé des collaborations.
J’ai beaucoup aimé ta chronique dans Les agités du bocal sur France 4, qui mettait en scène une présentatrice d’un JT un peu blédard…
Oui ! Ils m’ont dit de venir, et j’avais la liberté de choisir et de faire ce que je voulais. J’ai donc joué le rôle de Kalthoum Zouzou présentatrice du journal télévisé, une femme qui a un point de vue sur tout. C’était important pour moi de montrer que des femmes comme Kalthoum Zouzou ont un avis sur tous les sujets : politique, people, etc. Et bien souvent, elles ont un caractère bien trempé !
Et t’as eu d’autres propositions ?
Oui, mais j’en ai refusé pas mal.
Est-ce qu’on t’a proposé des rôles clichés, des rôles assez marqués, clairement des rôles de beurette ?
Oui, des rôles clichés, trop clichés même, des rôles que je n’aurai jamais pu faire. Quand je lisais les pitchs, j’en avais mal au ventre. Mais on me propose aussi de très bons rôles, souvent de la part de jeunes réalisateurs, des jeunes qui ont mon âge. Je viens par exemple de tourner dans un film, Les Barons, réalisé par Nabil Ben Yadir. J’y joue le rôle d’une jeune journaliste qui vit sa vie de jeune femme, qui n’est pas tapée par son père ou ses frères, même si dans la réalité effectivement il existe des femmes qui se font maltraiter, mais c’est pas le propre des maghrébins. Et puis c’est plus le propos, les mentalités évoluent.
Et donc le film, il sort quand ? Tu peux nous en parler un peu plus, nous détailler le casting ?
C’est pour octobre 2009, le réalisateur Nabil Ben Yadir est Belge. On y trouve Fellag, Nader Boussandel, Edouard Baer, Julien Courbey, etc. Mon rôle, c’est donc celui d’une journaliste trentenaire, maghrébine, star du JT en Belgique, indépendante, active, mais très proche de sa famille, qui va voir ses parents tous les week end, qui va aux mariages maghrébins dans lesquels elle est conviée… Un femme qui est amoureuse, à qui il arrive beaucoup de choses.
Une femme normale en fait ?
Voilà, tout à fait ! Un femme normale, qui vit sa vie.
Tu as une jolie carrière ! Tu as commencé dans l’ombre, tu finis au cinéma… est-ce que tu as galéré pour en arriver là ?
Oui, au début c’est sûr ! Seule, c’est difficile. Quand t’as pas de famille artistique, t’as rien, tu galères. Mais avec le Jamel Comedy club, ça a fini par marcher. Quand on a monté « Barres de rire », on cherchait des scènes ouvertes sur lesquelles jouer. Quand tu es musicien, tu peux jouer de la guitare où tu veux. Quand tu fais du théâtre, du stand up, il faut une scène où jouer. On a fini par créer notre propre outil de travail.
Et le Jamel Comedy Club dans tout ça ?
C’est un luxe ! Avant, on louait un théâtre pour jouer. Jamel lui en a acheté un !

A ton avis, qu’est ce qu’il l’a poussé à vous soutenir ? Il s’est reconnu en vous ?
Oui il s’est reconnu, il a lui aussi galéré, et puis il est arrivé à un moment de sa vie où il avait besoin d’une vraie dynamique de travail, de partager des choses, de ne pas travailler seul dans son coin
T’as donc su trouver les bons partenaires dans un univers qui à la base t’attirait. Est-ce que dès le début, tu voulais faire carrière dans ce milieu ?
J’ai toujours voulu être humoriste, depuis longtemps. Mes parents ont toujours été cool, même si j’ai quand même fait un petit travail sur eux (rires). Mais ce qu’ils voulaient avant tout, c’était d’abord que je passe mon bac. Faut dire aussi que j’ai grandi dans un coin particulier. J’étais au Marais, petite je faisais de la danse avec Mia Frye (rires). Mes parents ont eu l’habitude voir ça, la danse, le théâtre dans le quartier. Mon père parlait même avec Mia Frye ! Il allait la voir après les cours le mercredi pour lui dire avec l’accent « faut pas déborder Mia », en la tutoyant (rires). Mais je m’étais inscrite à la fac de droit, sauf que j’y allais jamais. Puis je me suis dit qu’il fallait prendre des vrais cours de théâtre. J’ai fait ça pendant deux ans et demi, et j’ai fait de l’improvisation théâtrale pour à la fin avoir une vraie formation artistique.
Ton père, t’en parles beaucoup dans tes spectacles ?
Oui (rires). Un jour après un représentation, je vais le voir, et je lui demande ce qu’il en a pensé. Il me regarde et me dis avec l’accent : « t’es bien soignée, mais ce que tu racontes c’est zéro ! C’est le chinois qui va gagner ! «
Le chinois, Frédéric Chau, qui fait aussi partie de la troupe ?
Oui, il l’adore parce qu’il prend l’accent chinois quand il parle. Et mon père est mort de rire quand il l’entend. Il était persuadé que c’était un concours parce qu’on passe tous les uns après les autres (rires) En fait, je peux pas passer à côté des propos de mon père. J’essaye le plus possible de coller la réalité, pour que les gens puissent se reconnaitre.
T’as fait de même avec le sketch sur Taoufik qui a « une Porsche Cayenne » ?
Oui ! (rires) Taoufik qui est jeune, beau gosse, qui roule en Porsche, a qui tu demandes ce qu’il fait dans la vie et qui te répond qu’il est dans l’import/ export. J’ai eu ma période Taoufik à 20 ans, durant laquelle t’es impressionnée par le beau rebeu qui a une voiture incroyable
Et qui va boire un pot à l’hippo ?
Oui ! (rires) et tu te rends compte que le mec, ben il est pas net ! Je m’inspire de la réalité pour que ça parle à tout le monde.
Le milieu dans lequel tu évolues, c’est un milieu plutôt masculin ?
Effectivement, un milieu dans lequel les femmes sont assez peu nombreuses, et même frileuses. Les femmes ne montent pas seules sur scène. On est très peu, trois dans le Jamel Comedy Club. Les femmes qui sont connues ont pas mal galéré. Et puis c’est vrai que beaucoup de mecs viennent voir nos spectacles avec des a priori. Je sais qu’il m’est arrivée de venir sur scène, de remarquer un groupe de mecs qui pensaient que mon passage allait être la pause de la soirée. Puis une fois que je les ai fait rire, ben j’ai gagné mon pari.
C’est un peu ton challenge ?
Oui voilà. Y a une expression du Moyen Age qui disait que les filles n’étaient pas marrantes. Ben c’est un peu ça !
Et est-ce que cette difficulté à laquelle les femmes de ce milieu peuvent être confrontées explique le fait que tu passes de la fille « glamour » à la fille un peu « trash » dans tes propos ?
J’ai pris le parti de monter sur scène avec une allure travaillée, un beau brushing, des talons, de jolis vêtements…
En mode belle gosse quoi ?
Oui c’est ça ! (rires) Et il fallait casser tout ça, avec du trash. Je suis une fille glamour, mais qui sait vanner et qui n’hésite pas à le faire ! Et c’est aussi pour que les filles notamment écoutent ce que je dis, et regardent moins mes fringues (rires). Mais bon, je me cherche encore ! Je vais peut être opter pour d’autres tenues pour qu’on se concentre plus sur ma tête et sur ce que je dis.
Mais tu gardes le brushing ?
Ben non, d’ailleurs c’est une nouveauté ! Non, je n’ai pas les cheveux lisses, ce ne sont pas mes vrais cheveux ! J’ai besoin aujourd’hui de montrer mon côté mouton (rires)
Tu es d’origine maghrébine, de culture musulmane. On avait évoqué sur Hijab and the city la question de la soi-disante austérité des femmes musulmanes, notamment voilées, de la nécessité de rire, d’avoir de l’humour. C’est pas parce qu’on est maghrébin(e) et musulman (e) qu’on ne peut pas être drôle et avoir le sens de l’humour, non ? Ou est-ce que tu penses que c’est antinomique ? Je fais carrément l’avocat du diable là !
Je trouve que dans nos familles, l’humour est très important. On a vraiment beaucoup d’humour. Au Maroc par exemple, j’ai des tantes qui sont voilées, et c’est sans doutes les femmes les plus funky que je connaisse ! En été, chez mes grands parents, on rigole, on se tape des barres avec elles ! C’est pas du tout des femmes traumatisées par leur mari ou autre. Moi je suis en short, débardeur, avec des tongs et elles pas voilées à l’intérieur de la maison mais portant le voile à l’extérieur, et on a aucun problème pour rire ensemble. C’est pas du tout contradictoire d’être de culture musulmane ou maghrébine, et d’avoir de l’humour et de la joie de vivre. Après, chacun est différent. Chacun vit sa vie comme il l’entend.
Y a pas très longtemps, j’étais à Londres avec la troupe. Je suis partie faire du shopping dans une boutique fashion, super branchée, et aux caisses, je vois trois femmes voilées. Je donne à l’une d’elles mon haut dos nu de la mort (rires), et elle l’encaisse, en faisant tout simplement son boulot. A côté, sa collègue encaissait des strings et c’était aussi normal. Son voile, c’est sa foi, c’est un cheminement personnel, ça la regarde ! Elle était en train de faire son travail normalement. Mais c’est des questions qu’on complique, surtout quand je vois l’actualité.
Et ton actualité Amelle ?
Pour ce qui est de mon actu, y a une série qui sort bientôt, qui sera diffusée à partir du 4 juillet sur Canal + en clair : Inside Jamel Comedy Club à 19h tous les samedis. C’est une fiction, une sorte de making of scénarisé… c’est les coulisses du Jamel Comedy Club.
Ton rôle dans la série ?
J’ai le rôle d’une malade, une grande narcissique qui se la joue, une vraie peste (rires). A la rentrée, y a donc le film Les Barons qui sort en octobre. Et je serai sur scène avec Noom le mardi 30 juin à 21h30 au Comedy Club. Et à la rentrée toujours avec lui à l’affiche …
Un petit mot pour les lectrices de Hijab and the city ?
Bien sûr ! Je leur dirais qu’avant tout, en tant que femme, ne vous laissez jamais réduire à quoique ce soit, faut pas se faire marcher sur les pieds ! Faites les choses qui vous animent et jusqu’au bout. Allez loin, ayez de l’ambition, allez au bout de ce que vous voulez faire, et surtout ne lâchez rien !
Ne pas lâcher le steak donc ?
Oui tout à fait, ne rien lâcher, ne pas se laisser faire. Et à Hijab and the city, continuez de faire ce que vous faites. C’est génial, c’est frais, vraiment allez jusqu’au bout !
Merci beaucoup Amelle !
Faïza Guène, l’authentique
Le déterminisme social devrait fermer boutique. Faïza est une jeune femme simple et brillante au parcours atypique certes, mais d’une grandeur d’âme sans égale. Une jeune femme qui aime écrire sur la vie, sur le réel : un écrivain « d’utilité publique » qui a su garder la tête froide. Rencontre avec l’authenticité.
Ce qui ressort dans chacune de tes interventions, c’est ton naturel, ta sincérité et ton côté « je ne suis pas sûre de moi »
J’ai toujours manqué de confiance en moi. Un exemple tout simple, le jour où j’ai passé le concours de Sciences Po journalisme. J’ai arrêté mes études au bac, non pas à cause du livre mais bien avant, parce qu’il fallait que j’aide mes parents. Mon père nous a fait vivre avec une retraite de 900 euros par mois. J’ai fait de l’animation, et d’autres choses de ce genre. Et quand j’ai publié Kiffe kiffe demain, j’ai rencontré le directeur de Sciences Po, et je ne comprenais pas pourquoi il me contactait. On était 5 à la maison, ma mère ne travaille pas. Je ne me suis jamais plainte, mais je me suis dit qu’il fallait aider. J’ai donc arrêté au bac et j’ai fait de l’animation. Je me suis dit qu’ un jour, je reprendrai mes études. Quand j’ai publié Kiffe kiffe demain, le directeur de Sciences Po m’a trouvé intelligente, et m’a poussé à passer le concours. J’y suis allée, mais sans grandes convictions. J’entendais les autres parler des sujets. Je les entendais parler, et j’avais l’impression d’être à côté de la plaque parce qu’ apparemment, il y avait 6 mois de préparation pour l’examen. Le matin, épreuve d’actualité et langue l’après-midi. C’était un sujet d’éco, sur la dette publique. Il ne s’agit pas d’analyser l’actu en elle-même… mais de la traiter. Je l’ai fait, je suis restée une heure à peine et je ne suis pas revenue l’après-midi. J’étais sûre de l’avoir foiré ! Une semaine plus tard c’est le directeur en personne qui m’appelle et qui me dit : « mademoiselle Guène expliquez-moi, qu’est ce qui vous a pris, pourquoi n’avoir pas passé l’épreuve d’anglais ? » Je lui ai dit que je savais que c’était « mort » et il a répliqué « vous êtes arrivée troisième sur quatre cents élèves ». En fait, il m’a expliqué que c’était mon point de vue décalé qui avait fait la différence par rapport aux autres copies, que les journalistes qui sortent des écoles ont la même formation, ont les mêmes références, les mêmes points de vue. Et que justement, les rédactions recherchaient des gens qui avaient un regard autre, atypique. Et il me dit « pourquoi manquez-vous autant de confiance en vous ? » Je lui ai dit que justement ce manque de confiance, je l’ai toujours eu, toute ma vie. Et pourtant, j’avais déjà publié un livre.
En fait, ça te rattrape quand même. On se dit parfois que ce qui nous arrive on le subit, ça ne devrait pas nous arriver.
D’autant que moi, j’avais pas fait la démarche de déposer mon manuscrit. Jamais je n’aurais pensé envoyer un manuscrit à un éditeur ! Comment j’aurais pu ?! Il faut avoir autour de soi des gens qui connaissent le milieu, il y a toujours une corrélation. J’avais écrit trente pages au stylo plume carrefour jetable ! Le prof de français qui dirigeait l’atelier d’écriture a remarqué que je savais écrire. Il m’a demandé ce que je faisais, je lui ai dit que j’écrivais un truc comme ça, des trucs comme j’en avais écrit un million avant et que ma mère jetait à la poubelle !
Tu étais en terminale ?
Oui c’est ça, en L. En fait, j’avais déjà passé mon bac. C’était au mois de juillet, je me souviens. Et il l’a envoyé l’année d’après.
Tu pensais que ça ne valait rien ?
Moi, j’écrivais pour m’amuser. Dans l’association, on écrivait des courts-métrages, un peu en marge. On envoyait ça dans des festivals, et ça restait confidentiel. Mais ce que t’écris chez toi, dans ta chambre, ça vient plus facilement,c’est plus facile.
Et à la base tu avais une propension à écrire ?
J’aimais bien ça. J’écrivais sur les murs, quand j’étais petite, et ma mère me corrigeait. J’ai toujours aimé ça ! Quand j’étais en maternelle, mon père m’achetait des cahiers. J’écrivais des vagues et je lui disais regarde, j’ai écrit un livre ! (rires)
Et pourtant socialement tu n’étais pas prédisposée à devenir écrivain ?
Il n’y avait même pas de bibliothèque à la maison avec des livres. On peut même pas dire que j’ai découvert la lecture . En plus moi, j’ai toujours pensé qu’il fallait pas forcément avoir lu énormément pour bien écrire ou aimer écrire, c’est pas forcément lié. Dans tous les livres que j’ai écrit, il n’y a aucun passage autobiographique… je dirais que moi, ce qui m’intéresse, c’est la réalité. Je ne peux pas par exemple écrire demain un roman de science fiction où il n’y a pas une réalité sociale. On vit des choses ces dernières années à côté desquelles on ne peut pas passer ! Quand tu es écrivain ou cinéaste, tu ne peux pas faire des films sur l’ennui, la vie, l’amour…
Garder les pieds sur terre en fait ?
Terre à terre mais avec une manière de raconter qui va faire passer tout ça.
Être romanesque tout en abordant des sujets qui nous touchent.
Bien sûr, quand tu dis quelque chose qui nous touchent, dans ma démarche c’est d’abord des sujets qui me touchent moi. J’étais mon premier public. Tu sais, je rigolais toute seule je te jure ! Je me revois en train décrire les débuts de Kiffe kiffe demain. On m’a appelé en me demandant si je pouvais terminer le texte pour en faire un roman, m’expliquant qu’on allait signer un contrat. J’en ai pas parlé à mes parents, je ne sais pas comment t’expliquer : pour moi, ce n’était pas réel. J’ai dit d’accord ! J’ai fini le truc et je l’ai envoyé. Ma mère n’a vu mon livre que quand il a été publié, avec mon nom, Et j’étais contente parce qu’il y avait le nom de mon père sur le livre, tu sais mon père qui est arrivé en France en 52, qui a été mineur, et qui a travaillé dans le bâtiment comme beaucoup de nos pères. Il y avait là une reconnaissance, parce qu’il y avait son nom. Pour moi, ça s’arrêtait là. C’était mon bonheur, ça me suffisait. Et l’éditrice m’a convoquée un jour dans son bureau en me disant : tu sais Faïza, il ne faut pas que tu t’emballes trop. Elle pensait que j’allais m’emballer et m’imaginer avoir beaucoup de succès. Elle me dit « tu sors à la rentrée littéraire, on a eu un coup de cœur pour le texte. On y croit, mais on ne te garantira pas que ça marche. Un premier roman d’une personne inconnue… au mieux, si tu fais mille ventes, ça sera vraiment bien ! » Quand elle m’a dit 1000 ventes, dans ma tête, c’était énorme !
Et finalement, tu as fini à combien de vente ?
Franchement, au jour d’aujourd’hui, on doit tourner autour de 350 000 ventes en 5 ans. Mais on a fait 100 000 les deux premiers mois. Et chaque semaine, ils étaient euphoriques !
Parce qu’ils s’attendaient pas à un tel succès même si quelque part ils ont cru en toi ?
Ils ont cru en moi humainement, c’est pour ça que je suis toujours fidèle à la même maison d’édition. On m’a fait des propositions faramineuses pour signer chez d’autres éditeurs. La fidélité est importante pour moi, c’est eux qui ont cru en moi. Des éditeurs me proposent aujourd’hui beaucoup d’argent parce que j’ai du succès. Mais je me dis que si j’avais été vers eux avec mon manuscrit, peut être qu’ils m’auraient jamais calculé.
Et en plus, il a été traduit le premier ?
Oui, il a été traduit, en 25 langues. Et j’ai eu la chance de beaucoup voyager !
Il a été traduit en arabe ?
Il n’a pas été traduit en arabe, il a été traduit dans beaucoup de pays, dans des langues comme le coréen par exemple. Mais pas en arabe. Après, je peux comprendre pour le Maghreb parce que les gens sont francophones. Et pour l’Algérie, on a signé un accord avec une maison algérienne pour le faire publier parce qu’ autrement, ça leur revenait trop cher.
Hormis la maison d’édition, est-ce que d’autres personnes, de ton entourage notamment, étaient au courant ?
Non.
Tu t’es confiée à personne ?
Non.
Même pas à ta copine, ta sœur ?
Non.
Pourquoi ? C’est parce que tu te préservais ou tu n’en voyais même pas l’utilité ?
C’était pas concret dans ma tête. Ce n’était pas de la superstition. Pour moi, le monde de l’écriture, la carrière d’un écrivain, le succès… J’avais 17 ans, je ne connaissais pas ce monde. Pour moi être écrivain, c’était flou. Et puis la vie passe, tu rentres chez toi, et d’autres choses prennent le dessus. Aujourd’hui, c’est pas ma priorité dans la vie ! Si demain j’arrête d’écrire, franchement… ça ne me rendra pas malheureuse.
Mais justement, comment tu te projettes ? Est-ce que tu aimes toujours écrire ?
J’adore écrire !
Gagner ta vie comme cela, ça te plait pas ?
Hamdoulilah, c’est ce que je sais faire et je le fais. Je viens d’une famille pauvre j’ai pas peur des mots !
Oui socialement, tu es issue de la classe populaire.
Tu vis de ce que tu aimes faire, c’est quand même une chance énorme ! Je suis consciente de ça. Maintenant, quand tu as cette vision, c’est plus une source d’angoisse. Tu sais les écrivains ont besoin de s’ isoler par exemple, moi non.
Tu as besoin de lien social pour écrire ?
Je n’ai pas été créée pour être seule. Tu sais, je peux écrire sur cette terrasse même s’ il y a du bruit, qu’elle est bondée. Je n’ai pas besoin de silence ou de conditions particulières pour écrire. Ce que je veux, c’est désacraliser ce truc !
Justement, tu te disais que tu correspondais pas à ce genre de profil, tu n’as pas eu d’appréhension quand on t’a annoncé qu’on allait te publier ?
C’est étrange quand même. C’est vrai que sur le coup, je le vivais en étant spectatrice ou peut être parce que je me suis pas posée toutes ces questions, et que je vivais au jour le jour. J’avais des rendez-vous, j’allais voir des journalistes. Je n’avais aucun conseil en communication. J’étais moi-même et j’en suis fière aujourd’hui. Il y avait mes parents derrière moi, ils étaient contents, mais il n’y a pas eu de changement radical dans ma vie.
Et les pages société, tu y es toujours ?
En fait, c’est pas tant par rapport à moi, parce que j’en vis. C’est un symptôme de la société dans laquelle on vit, une fois de plus on se sert de toi comme un alibi. C’est pas tant moi personnellement, ne pas être considérée en tant qu’ écrivaine, ça je m’en fiche.
Et les associations du type Ni putes ni soumises, elles t’ont déjà sollicité ?
J’ai jamais donné suite. Après bizarrement, les dragues politiques venaient plus de la droite que de la gauche.
C’est pas si étonnant que ce soit la droite quand tu vois celles qui ont été promues sur le plan politique : Rachida Dati, Fadela Amara…
C’est pas pour les bonnes raisons mais au moins c’est fait. Moi j’ai pas voulu être un nouvel alibi. Par exemple Rachida Dati faut lui reconnaître son ambition, c’est quelqu’un de brillant. Mais je me dis que c’est dommage d’avoir fait tout ça et de pas être là pour les bonnes raisons.
Et par rapport à ton islamité, est ce qu’on te la renvoie souvent à la figure ?
Ça s’est plus ressenti l’année où y a eu la polémique sur le voile. J’avais 19 ans et je me dis avec le recul que j’ai eu la clairvoyance de ne pas tomber dans leur piège. Qu’est ce qu’ils voulaient que je dise sur le voile ? Pour moi c’est quelque chose de familier, ma mère le porte, moi aussi j’aspire à le porter un jour, c’est pas un sujet de débat.
Et tu penses qu’on a posé la question parce que c’était toi ?
Mais bien sûr. On aurait pas posé la question à n’importe qui. Je me souviens des conditions dans lesquelles on m’a posée la question : c’était la centième de Vol de nuit, ils ont invité des femmes. Il y avait la rédactrice en chef de ELLE, elle avait écrit un livre intitulé « Pour en finir avec la femme » et un des chapitres du livre parlait de la burqa, la rengaine habituelle quoi ! Donc il termine avec elle, il parle du droit des femmes et il termine sur la burqa. Il se tourne vers moi et me dit « pour rebondir sur ce que l’on disait, qu’est ce que vous pensez du foulard islamique ? »De l’Afghanistan, on est passé au foulard ! Je lui demande c’est quoi le rapport ? Elle n’a aucun sens cette question. Je lui ai dit que j’avais envie qu’on parle de mon livre. Et ça a jeté un grand froid sur le plateau ; ça faisait genre la fille qui se la joue, et ça a été repris dans les journaux. J’ai compris le truc super vite, et c’est beaucoup plus autour de ces clichés sur notre culture, sur les arabes, que sur mon islamité.
Et comment cela a été interprété pas la presse ? On t’a qualifié de rebelle ?
Oui c’est ça. Je me voyais pas répondre, mais quand j’entends des trucs aberrants, je réponds. Mais ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’on est pas compétents dans tous les domaines ! Je préfère ne pas parler plutôt que de dire des bêtises. Mais au-delà de ça, ce sont des sujets qui relèvent de tes convictions, et tu n’as pas forcément envie de partager. Moi j’en parle pas en public, ça m’appartient. C’est plus du préjugé qu’autre chose. Quand je sens que ça va trop loin, je les remets à leur place. Je me souviens qu’une fois à une radio j’ai dit : je tiens à m’excuser publiquement de ne pas avoir été violée à 13 ans, de ne pas être battue par mes frères, de ne pas avoir un père violent, de ne pas avoir été mariée de force. J’avais vraiment l’impression qu’il aurait fallu ça pour me justifier. Aujourd’hui tout ce que je fais, c’est pour mes parents. C’est une revanche sociale, une revanche pas au sens négatif du terme.
Ce n’est pas une revanche vindicative mais saine. Tu parles beaucoup de l’importance de la famille.
Oui j’ai grandi dans une famille très soudée. On n’avait pas de tantes, ni de grands parents ici. Une famille très religieuse avec beaucoup de discussions. Et tout ça, c’est important pour comprendre mon parcours. Être reconnue dans la rue je m’en moque. Chez moi, j’ai toujours eu des parents aimants qui m’ont encouragé dans mes choix de vies. Une éducation avec en même temps le côté fierté algérienne (rires) avec des origines marocaines.
Et sur un plan purement religieux, quelle éducation as-tu reçue ?
Jamais d’obligations. J’ai des amis qui ont eu une éducation stricte, et c’est triste parce qu’ils ont beaucoup rejeté la religion à l’âge adulte. Ma mère nous transmettait beaucoup, elle nous lisait Qisas el anbiya (récits des prophètes) avant de dormir. On apprenait les sourates tous seuls.
Donc ta mère est lettrée ?
Mes parents ne sont pas analphabètes. A la maison on n’avait pas de bibliothèques, mais on avait le Coran. Et la dimension du livre, l’importance du savoir, de l’apprentissage… L’histoire de ma famille, de jdoudi (mes grands parents) c’est important parce que t’es habité par toutes ces choses a et j’ai tiré profit de tout cela.
Tu as donc un rapport à la religion qui est assez marqué du coup. Dans tes relations professionnelles comment ça se passe ?
Disons que moi ce qui revenait souvent, c’était plus mon côté arabe. Dans les milieux intellectuels, c’est difficile de parler de foi. L’idée de se soumettre à quelqu’un… faut voir les gens qui sont imbus d’eux-mêmes.
De toute façon en France on a cette tradition anti-cléricale qui est très présente, l’Eglise a laissé un traumatisme, du coup on est plus que réticents à tout ce qui relève de la foi, des convictions.
J’essaie toujours d’adopter le comportement le plus sage possible, du haut de mes 23 ans. J’aime bien amener un peu de légèreté autour de tout ça. Un jour, lors d’un festival, je me suis retrouvée face à Tariq Ramadan. C’est quelqu’un de brillant, c’est une voix en France, même une des rares, alors comment pourrais- je parler de choses aussi lourdes.
Pour finir Faïza, qu’est ce que tu penses de Hijab and the city ?
Je suis toujours contente de voir que les initiatives partent de nous. Je trouve que c’est bien écrit, j’espère que ça va grandir et c’est le début d’une grande aventure pour vous.
Merci Faïza pour ce temps passé avec toi, et pour ton authenticité.
Le site du dernier roman de Faïza Guène, Les gens du Balto
Photo : Faïza Guène, juin 2009 à Paris (Hijab and the city)
Pénélope Douet : Poussières de solitude
Rencontres hasardeuses presque improbables. Dieu nous donne la chance de connaître l’altérité et de s’en enrichir. Pénélope fait partie de ces rencontres qui vous offrent une vision authentique de la vie, une vision pleine de sagesse. Rencontre avec une femme d’exception à la plume douce et rassurante, une femme qu’il m’a semblé connaître depuis toujours, une femme qui m’a beaucoup apporté à travers son livre plein d’enseignements.

Poussières de solitude, une autobiographie ?
Évidemment, il y a toujours un lien avec la réalité mais il ne s’agit pas forcément d’elle. En fait, j’ai repris des histoires véridiques, je me suis inspirée de la réalité pour mieux faire ressentir les choses. Par exemple, quand j’évoque le sujet de la peine de mort, je dresse le portrait d’un juré d’assises qui détient entre ses mains la vie de quelqu’un et qui se retrouve seul face à sa conscience. C’est un personnage inventé, certes, mais je trouvais que c’était plus intéressant de faire les choses ainsi.
Poussières de solitude est votre premier roman, quelles ont été vos motivations ?
J’ai toujours eu besoin d’exprimer les choses à travers l’écriture. J’écris depuis toute petite. Je n’ai jamais tenu de journal intime, j’écrivais des poèmes, des textes aux sujets bien précis vis à vis de moi-même. Pourtant j’ai eu un cursus scolaire assez court, je me suis arrêtée au BEPC, qui correspond au brevet des collèges, parce que je n’ai pas eu la chance d’étudier, je n’ai pas eu une instruction académique mais j’ai néanmoins une culture générale qui s’est étayée au fil de mes rencontres. Les rencontres sont très importantes. Mais il est vrai qu’aller à l’école fait gagner beaucoup de temps. J’ai donc beaucoup lu et je me suis investie dans le bénévolat notamment dans des associations de cinéma, de photo et de vidéo, j’ai d’ailleurs été modèle (rires).
Pourquoi un roman sur la solitude ?
Lors du décès de mon mari, je ressentais le besoin de communiquer avec mes enfants mais je n’en étais pas capable. Il m’a fallu gérer cette période douloureuse et éprouvante. Mes enfants ressentaient les choses différemment et je ne pouvais pas en parler avec eux. Il a donc fallu que je commence à écrire ce livre. A partir de ce moment la communication a réussi à s’installer entre mes enfants et moi et le dialogue s’est installé automatiquement.
Écrire a été pour moi une sorte de thérapie.
De quel genre de solitude parlez-vous dans le livre ?
Je parle de la solitude des enfants, de l’appel au secours qu’ils peuvent lancer parce qu’ils ne savent pas exprimer leur détresse. Ce sont des enfants que l’on pense mal éduqués alors qu’il n’en est rien : ils sont malheureux.
Il y a aussi la solitude des personnes âgées. Mais aussi la solitude de circonstance dont je fais part à travers l’histoire d’une femme qui attend désespérément le retour de son fiancé emprisonné pour raisons politiques.
Finalement, toutes les solitudes ont une dimension à la fois personnelle et sociale ?
Dès l’instant où l’on vit, on a une vie sociale. Les gens réagissent en fonction de ce qu’ils ont vécu. Il y en a qui avancent et d’autres qui reculent. Et on prête beaucoup d’attention aux cas similaires au nôtre. Dans ce livre, étant en situation de solitude, je rencontre de nombreux cas de solitude. Il y a aussi la solitude intellectuelle d’un juré face à la sentence qu’il doit prononcer, ou celle d’une mère face à la maladie de son enfant. Il y a aussi la solitude choisie d’une femme qui part seule pour s’épanouir, cette décision peut être pris comme une forme de révolte, un besoin de s’exprimer et de se réaliser.
On sent que la religion est très présente dans votre vie, et cela se ressent dans votre livre, quelle place accordez-vous à la foi ?
La foi aide énormément, c’est l’espoir. Si Dieu nous envoie des épreuves c’est pour nous faire grandir. Nous ne sommes pas toujours droits, gentils, personne n’est parfait. Ce que nous renvoyons comme image de nous peut être bon ou mauvais et automatiquement cette image nous revient comme un boomerang. Donc il faut avoir une ligne de conduite.
Je suis croyante et j’accorde beaucoup d’importance à la foi. Connaître les religions de manière générale est important pour mieux comprendre les autres.
Vous faites de nombreuses références au Coran
En effet, j’ai lu le Coran avec son interprétation. J’ai un intérêt énorme pour l’histoire des religions et j’estime qu’il est important de rencontrer des personnes qui croient en cette religion. J’ai aussi pour volonté de réconcilier les religions, surtout les êtres humains, quelque soit leur religion. C’est aussi une façon de dénoncer le racisme et l’intolérance. Dans mon livre, Abder est un homme qui a une grande ouverture d’esprit ; il est donc différent de l’intégriste qu’on nous présente habituellement. J’ai voulu mettre en avant les points communs entre l’Islam et le catholicisme. J’ai voulu en filigrane faire comprendre que tous les musulmans ne sont pas des poseurs de bombes. Abder, c’est un personnage qui a beaucoup de respect pour la femme et pour l’être humain de manière générale.
Pour le choix des versets, comment avez vous procédé ?
Quand je lisais le Coran, je prenais des notes que j’ai ensuite développées. Le lectorat pouvant être plus érudit, il faut donc faire attention à ne pas dire de sottises. Je ne le dirai jamais assez, avoir la foi permet de supporter la solitude et de la transformer en quelque chose de positif. C’est aller vers les autres de façon à ce qu’elle dure le moins longtemps possible.
On sent que vos propos sont empreints de sagesse et de beaucoup d’optimisme
Je n’ai connu ni la guerre, ni la faim, ni le froid. Je pars du principe qu’il y a toujours plus malheureux que soi. Je me souviens d’une intervention que j’ai faite dans un lycée, où je parlais de la solitude. Un élève m’a fait part de la sienne à la suite du décès de sa mère. Il disait qu’il n’arrivait pas à s’en remettre. Je lui ai expliqué que je n’avais pas vécu le même genre de solitude puisque pour ma part il s’agissait de mon mari et non de ma mère, alors je lui ai donné l’exemple du chanteur Corneille, qui, malgré les atrocités de la guerre et après avoir assisté au massacre de toute sa famille, a réussi à surmonter son chagrin et son traumatisme et œuvre aujourd’hui pour aider les autres.
La solitude peut aussi être sentimentale ?
Oui, et c’est très difficile à décrire puisqu’elle varie d’une histoire à une autre. Je l’ai illustré à travers l’histoire d’Abder et Jeanne pour qui rien n’est possible : problème de génération, Abder est plus jeune qu’elle, et de morale également. Il est aussi question de la solitude d’attente parce que l’autre est loin. On fait donc le choix d’attendre ou de céder à la tentation. Je parle aussi de la solitude du cœur parce que l’être aimé n’est pas là. Mais comme j’aime à le dire mieux vaut être seule que mal accompagnée (rires).
C’est à dire ?
Eh bien, mieux vaut attendre que de prendre quelqu’un pour le prendre.
Cela me rappelle une merveilleuse phrase qui illustrait l’histoire d’Abder et de Jeanne qui avaient du mal à vivre leur histoire : « votre solitude est un préambule au bonheur », une phrase pleine de sagesse et chargée d’espoir. Un petit mot pour Hijab and the city ?
Vous me faites penser à la Kahina en fait. Votre but est similaire : déconstruire les choses. Mais c’est un travail de longue haleine. Beaucoup de femmes se sont battues pour la cause des femmes : Louise Michel, Simone Veil. Elles ont soit perdu, soit gagné des batailles contre l’injustice et l’intolérance. Mais à force de persévérance elles ont réussi à faire progresser les mentalités dans la voie du respect et de l’identité de la femme. Elles ont œuvré avec les moyens dont elles disposaient et ça n’a jamais été facile.
Le mot de la fin, ce serait quoi ?
La solitude est un mal pour un bien mais tout dépend du caractère de la personne parce que certaines ne s’en sortent jamais. Quand on provoque la solitude, parce qu’on peut la provoquer, on devient toujours acariâtre, négatif et les gens nous repoussent.
Merci Pénélope, à présent je pense que nombreuses seront celles qui n’appréhenderont plus la solitude de la même manière, y compris moi.
http://www.edilivre.com/doc/9037
Photo : Pénélope Douet
Rokhaya Diallo : une Française (pas) comme les autres
Prenez une femme, prêtez lui des qualités comme la perspicacité, le talent, le dynamisme, l’humour et la bellegossité (ha !). Qu’est-ce que ça donne dans la réalité ? Rokhaya Diallo ! Hijab and the city est allé à la rencontre de cette parisienne de 31 ans qui est à l’origine de l’association Les Indivisibles, qu’elle préside depuis maintenant deux ans.
J’aime bien les gens sympathiques et intéressants. Et c’est sans hésiter dans cette catégorie là que je placerai Rokhaya qui a eu la gentillesse de déjeuner avec moi tout en répondant à mes questions dans un petit coin bien animé de Paris. Rencontre donc avec une femme comme on les aime.

M : Rokhaya les Indivisibles en quelques mots, qu’est-ce que c’est ?
R. D : C’est une association qui a pour objet la déconstruction des préjugés ethno-raciaux en utilisant l’humour. Il s’agit des préjugés qui nient le fait que certains Français soient de vrais Français en raison de leur couleur de peau, de leur apparence physique, qui dénigrent l’appartenance de Français à l’identité française sachant qu’on est pas là pour donner une valeur particulière à cette identité française en disant que c’est très bien. On part juste d’un constat, et de personnes qui ont des points communs et pourtant pas la même tête.
M : Les indivisibles, dans les faits, ça se traduit comment ?
R. D : A la base, les Indivisibles c’est un blog mis en ligne avec une charte qui constitue la pierre angulaire de notre action et de notre réflexion. Puis sont venus les dessins animés.
M : Les Individéos ?
R. D : tout à fait, les Individéos, deux dans un premier temps. On a des personnes qui nous aident et participent à la réalisation de ces vidéos, au doublage… les scénettes, ce sont les Indivisibles qui les écrivent. Parallèlement, on effectue un travail de veille par rapport aux médias, on surveille les propos des personnalités notamment politiques qui ont pignon sur rue, et qui tiennent des discours porteurs de préjugés, différentialistes, sans jamais connaître la contradiction, l’opposition. On assiste à une banalisation du discours raciste depuis le début des années 2000 : les propos islamophobes, l’arrivée de Sarkozy à l’Intérieur, les banlieues, la loi contre le foulard… L’idée est de tout répertorier et d’essayer de faire pression sur les individus qui en sont les auteurs et de faire en sorte que les personnes visées par ces propos marquent leur place au sein de la société civile, prouver qu’on ne peut pas dire n’importe quoi en toute impunité. On n’a pas le droit de tenir des propos homophobes, ce qui est normal. C’est pareil pour les musulmans, les noirs, les arabes, les asiatiques, etc. Le premier travail que nous faisons est un travail de vigilance, et à côté on créé des contenus originaux et rigolos, dont les Individéos mais aussi des romans photos en partenariat avec des magazines, etc., et un tas de choses que l’on peut diffuser, partager. On a pu diffuser des vidéos dans une école de commerce lors d’un cours sur les discriminations, mais aussi dans une université. On propose du contenu à mettre à disposition de tous, afin de sensibiliser le plus grand nombre.
M : En somme, des petits guides ?
R.D : C’est un peu ça, mais sans tomber dans la posture de juge, de garant de la bonne pensée. Le but, c’est vraiment de réfléchir, de discuter, de prendre le temps de créer le débat. Par la suite, on a commencé à faire des interventions, notamment dans la fac de St Denis, lors d’un cours de sociologie. Puis à mettre en place des partenariats avec des associations. Y a vraiment beaucoup de choses à faire, on est bénévole et on essaye de s’investir un maximum.
M : J’ai adoré l’Individéo qui mettait en scène les deux copines, l’une arabe qui écoute du Brassens et l’autre noire qui trouve ça fou qu’elle écoute ce type de musique du fait de son origine et que logiquement elle devrait écouter du raï, avec à la fin la phrase qui indique que personne n’a le monopole des préjugés… Vous luttez contre le racisme en général, mais vous dénoncez aussi le fait que tout le monde est porteur de préjugés, même les personnes qui sont habituellement victimes de ces préjugés (vidéos disponible à la fin de l’article).
R. D : Oui, on peut être à la fois victime et porteur de préjugés. C’est normal, on vit dans la même société, on est empreint des même préjugés. Cette animation montre l’absurdité des préjugés. On nous demande souvent de critiquer le racisme anti-blanc, mais on est conscient qu’il existe un racisme dominant qui empêche un certain nombre de personnes d’accéder à un certain nombre de choses, aux différents champs de la société. Par ailleurs, on est conscient qu’on est tous sujets à ces préjugés, et que tout le monde doit effectivement se dépolluer l’esprit, pour reprendre l’expression d’une Indivisible. Ce qui est important, c’est qu’il faut remettre tous les préjugés en cause.
M : D’une certaine manière, le fait que l’on soit tous porteurs de préjugés montre que nous avons tous les mêmes codes, la même culture…
R.D : Oui, et de toute façon on est tous Français ! On a grandi dans le même espace. Moi je sais qui est Dorothée. Si tu vas voir un noir Américain et que je lui demande s’il la connait, il va te regarder avec de gros yeux, il ne saura pas de qui je parle et pourtant, il est noir comme moi. On sait qu’il y a des choses qui nous parlent en tant que Français, ayant grandi dans tel espace temporel. Il y a des liens de l’ordre du générationnel qui dépassent complètement les dimensions ethniques et religieuses. C’est sûr qu’entre musulmans du monde par exemple, il peut y avoir des liens. Mais l’idée qu’on ait aussi une culture française n’est pas antinomique avec le fait de parler une langue, d’avoir une autre nationalité, d’avoir une religion qui n’est pas majoritaire, d’avoir un prénom qui ne sonne pas terroir…
M : Le prénom… ça me rappelle ta confrontation avec Zemmour qui t’avais reproché de ne pas avoir un prénom bien franco-français. Alors, t’as changé de prénom depuis ? Tu t’appelles Isabelle maintenant ?
R. D : (rires) C’est en cours effectivement. J’ai fini par prendre conscience de ma bizarrerie ! (rires)
M : Mais moi-même je me suis posée la question, si je m’étais appelée Marianne et non Mariame, ça aurait changé quelque chose ?
R. D : Sur le papier probablement (rires). Encore que Mariame, avec la racine Marie… ça passe bien ! Effectivement, si je m’étais appelé Jocelyne, je pense que je serais quand même noire. Mais c’est stupide parce que Nicolas, c’est germanique, pourtant c’est le prénom du président de la République. Carla… pas trop français non plus. Donc je pense qu’à ce stade, on peut tout à fait décider qu’à un moment, je ne sais pas en quelle année, tous ceux venus ou nés après cette date ne sont pas vraiment français, ou n’ont pas des prénoms latins, nordiques, pas vraiment francs. Je pense que l’identité française s’enrichit des vagues d’immigration. Je m’appelle Diallo, et c’est un nom extrêmement répandu, et je pense qu’il y a plus de Diallo que de Zemmour en France ! (rires)
M : Et toc ! Bravo, je constate que t’es vraiment attachée à ta francité !
R. D : disons que je n’y serai pas autant attachée si on ne l’avait pas autant remise en cause. Je pense que la plupart des Français n’attachent pas particulièrement d’importance au fait qu’il le soit. Mais on m’a tellement obligée à me justifier que du coup, je me suis retrouvée dans une position ou j’ai dû l’affirmer parfois, sans lui accorder une valeur particulière. Il y a une valeur affective, parce que j’ai appris à marcher dans les rues de Paris… en dehors de ça, je ne crois pas être plus Française que Sénégalaise, ce n’est pas mieux ou moins bien. Ce qui est important, c’est de savoir qu’avec ma tête et mon nom, je suis parfaitement française, ça n’enlève rien à ma francité, elle n’a pas moins de valeur que celle d’un Français depuis 10 générations. C’est plutôt en termes d’information politique vraiment, plutôt la posture de la personne à qui on nie sa francité. Ça n’empêche pas que je me sente de plusieurs cultures, de plusieurs identités et que voilà, je suis Française, mais ce n’est pas plus important pour moi que d’être une femme ou autre, d’avoir la peau sombre, les cheveux crépus… Il m’est arrivé d’être agacée notamment quand une enseignante m’a dit qu’elle avait beaucoup d’élèves avec des origines diverses, et que ça l’énervait qu’ils lui disent qu’ils étaient maliens, marocains, algériens… elle aurait aimé qu’ils soient Français avant tout. Me concernant, ce n’est pas quelque chose que je mets en avant. L’idée n’est pas d’imposer aux gens qui ont éventuellement plusieurs nationalités une francité qui dominerait toutes les autres. Il ne faut pas nier leur identité. Je suis née ici, j’ai grandi ici, j’ai la nationalité française, donc je suis Française. C’est purement factuel, je sais que si j’avais été née 10 ans plus tard, je ne serais pas Française aujourd’hui, peut être même que je n’aurais été personne… Quand on dit Indivisible, « Français, sans commentaire ! » ça veut dire pas de commentaires de la part des autres, nous après on peut commenter. Sans les commentaires imposés de l’extérieur. A quoi ça sert de parler de quelqu’un en disant untel d’origine machin, à quoi ça sert ? Ca ne fait que stigmatiser la personne, ça ne donne pas plus d’infos que ça !
M : Sur Hijab and the city, on a abordé toutes ces questions d’identité, de francité, de discriminations… beaucoup de lectrices révèlent qu’elles ne se sentent pas chez elles, voilées ou non d’ailleurs. Elles ressentent un rejet de la part de la société et de ces différentes sphères, elles sont stigmatisées, on les présente comme étant tantôt des musulmanes, étendards de l’Islam, tantôt des beurettes. Certaines pensent à s’expatrier, à aller voir ailleurs. Qu’en penses-tu ?
R. D : Je les comprends, mais à un point ! Mais ça m’attriste de voir des gens, qui devraient être finalement ici, se sentir obligés de partir parce qu’on leur fait sentir qu’ils ne font pas partie d’un tout. En même temps, l’envie de partir ne m’a jamais effleurée l’esprit, parce que je suis attachée à la France pour des raisons familiales, amicales. Et j’ai envie de rester pour transformer le regard des gens sur les Français qui n’ont pas vraiment l’air Français, et moi je pense qu’il faut rester là pour lutter ! Après, je ne vais pas demander à tout le monde de le faire, lutter 40 ans sans avoir de résultats, mener une cause qui peut être n’aboutira pas à des évolutions… Ce qui rend les gens d’extrême droite notamment hystériques, c’est qu’on leur dise je suis Française, et pas de commentaires ! Tu vois cette façon décomplexée, affirmative de dire on est chez nous, et Sarkozy t’es pas notre chef, mais un représentant. Enfin voilà y a pas de négociations, c’est un fait ! Enfin voilà, je pense que si les gens partent et arrivent à trouver des ressources pour lutter contre ça, c’est un combat de gagné ! Mais ça me fait de la peine que des personnes avec des diversités de parcours, de points de vue s’expatrient. En plus, ce sont généralement des individus qui ont énormément de compétences qui sont niées, et c’est très dur !
M : Tu as parlé d’extrême droite, de Sarkozy. Et la gauche dans tout ça ? Est-ce qu’il existe un racisme à gauche ou de gauche ? Et si oui, est-il moins pire ou est-ce que c’est la même chose ?
R. D : Oui bien sur, le racisme n’est pas propre à certains groupes, on le retrouve partout. Il n’est pas l’apanage de la droite ou de l’extrême droite. Georges Frêche est de gauche, et pourtant ! On assiste à une banalisation du discours raciste.
M : Politiquement, est-ce qu’il s’agit d’un racisme plus dangereux ? A gauche on a un racisme plutôt latent, une culture de l’exotisme…
R. D : oui effectivement, on a une culture de l’exotisme, un esprit « je ne suis pas raciste, je travaille avec des noirs », « comment tu t’habilles chez toi, tu mets des pagnes ? J’adore l’Afrique ! ». A gauche comme à droite, il existe un racisme bienveillant, des personnes qui te prêtent des qualités en raison de ton origine. Si tu es asiatiques, tu es forcément bon en maths, si tu es noir, tu as la danse dan la peau…
M : Et tu cours vite !
R. D : Faut lutter contre ça. Si tous les noirs sont de bons danseurs et de bons sportifs, c’est ensuite pour dire que les blancs sont de bons hommes politique et de bons chefs d’entreprise, un peu comme les femmes sont sensibles et les hommes plus forts… ça contribue à enfermer des gens dans des rôles. Et d’autres seraient porteurs d’universel ? Y a donc ce petit côté « gentil », je fais des compliments, alors qu’à côté on voit en toi le côté exotique, on te demande d’où tu viens, on n’arrive pas à te considérer comme un semblable, on te demande constamment c’est comment chez toi, ton pays… Alors tu leur dis je suis de la même ville que toi, j’ai fréquenté le même lycée, et j’ai pas grand-chose à dire sur ce pays dont tu me parles. Je l’ai même jamais vu de ma vie, à par mon visage et mon nom, rien ne te dit que je le connaisse. Je n’ai rien raconté, arrête de présumer de mes origines et de ma culture. Et puis la gauche… elle a des responsabilités assez évidentes en terme de représentation, et de récompense dans le militantisme. On a bien vu les carrières des gens issus de l’immigration ou de l’esclavage, par rapport à leurs congénères à la peau plus claire.
M : Qu’est-ce tu penses de Rama Yade et de Rachida Dati, et notamment de leur nomination ?
R.D : Leur nomination… Il y a beaucoup de commentaires autour de leur nomination. Les journalistes parlaient de la taille, de la beauté de Rama Yade… c’était insupportable ! C’est une femme politique, un ministre de la République et voilà ! On doit la juger non sur ce qu’elle est mais sur ce qu’elle fait, alors après l’instrumentaliser… moi ça me dégoute cette image de belles femmes, qui s’habillent bien, qui passent bien. Elles ont tout à fait leur place dans le gouvernement, Dati est un très bon soldat, ça prouve aussi qu’il y a à droite des gens de tous bords ! Finalement, l’idée est de montrer que les méchants ne sont pas forcément tous les mêmes, pas forcément des hommes blancs. Il y a aussi des personnes qu’on pourrait croire de gauche, comme porteur de valeurs telles que la solidarité qui sont en fait de droite. Finalement, ça humanise un peu le noir, l’arabe qui peut lui aussi être méchant. Tout va bien, on n’est pas complètement conditionné par son origine.
M : le plus handicapant, c’est d’être femme ou d’être noire ?
R. D : les handicaps se conjuguent. Je pense que si j’avais été un homme noir, je n’aurais pas la même vie. Je vois mon frère, c’est un grand noir, imposant, il porte en lui quelque chose d’inquiétant.
M : Il est vigile ? Blague de facho, je te le concède !
R. D : Il aurait pu ! (rires) Etre une jeune femme noire de même qu’être une femme d’origine maghrébine, avec le cliché de la beurette super répandue qui a du mal à s’en sortir avec son père violent et son frère oppresseur.
M : J’ai vu que vous aviez relayé la pétition de soutien à la doctorante voilée qui a été virée 7 mois avant sa soutenance ?
R. D : ça me révolte, j’ai vraiment honte ! Comment dans un pays comme celui-ci, on choisit d’exclure les gens soit disant parce qu’ils font du prosélytisme ? On invoque des raisons tirées par les cheveux ! Je trouve que c’est normal de relayer ça. J’estime que ce qu’on a gagné dans le féminisme, c’est le droit pour chaque femme de se vêtir comme elle l’entend. On n’a pas une mode universelle, dans un pays où l’on dénude le corps des femmes pour vendre n’importe quoi. Et on ne va pas chercher ces femmes là pour leur dire d’arrêter. Le féminisme à sens unique, moi ça me révulse. Avec la loi contre le voile, ce que j’ai vu, ce que j’ai pu entendre comme arguments… on peut vraiment faire dire n’importe quoi à la République !
M : Revenons-en aux Indivisibles. Tu peux me parler des militants de l’assos, de leur profil ?
R. D : Ce qui est cool, c’est qu’il y a beaucoup de gens différents, à par au niveau de l’âge, on est globalement assez jeunes. Au départ, il n’y avait que des personnes de mon entourage.
M : Et en ce qui concerne les profils sociaux ?
R. D : C’est super différent : Il y a des artistes, des informaticiens, des producteurs, des profs, des travailleurs sociaux, c’est très varié ! Et c’est quelque chose que je trouve vraiment bien. Du coup, on rencontre des gens qu’on n’aurait jamais rencontrés dans la vraie vie, et ce qui est génial par rapport à d’autres associations, c’est que mes motivations ne sont pas carriéristes et notamment politique. Je ne dis pas que c’est mal, le milieu associatif peut être un tremplin vers d’autres milieux ; Mais quand c’est comme ça dès le départ, je trouve que ça biaise l’action militante et du coup, on se retrouve avec des gens qui ne sont pas intéressés par l’objet même de l’association. On n’est pas des militants pro, on est la pour faire avancer les choses, et on est vraiment dans quelque chose d’assez sain, d’assez rare. C’est pas les Indivisibles qui vont nous faire manger, ça donne un rapport assez serein au militantisme.
M : Donc niveau crédibilité pour toi, ça joue ?
R. D : C’est important effectivement, on n’est pas lié au pouvoir. On se veut un peu subversif, avec un vrai questionnement sur la France, sans donner de modèle ou de mode d’emploi sur comment être un bon français : s’habiller comme ca, parler comme ca, remercier la République, non ! O a bien compris que non, on ne vivrait pas dans une case sans la France, moi ca me fatigue, j’ai aucune reconnaissance particulière à formuler. Sinon, tout le monde devrait être reconnaissant, des gens ce sont battus avant nous pour construire ce pays. Tout le monde devrait être reconnaissant au même degré a l’égard des révolutionnaires, des communards … Surtout pas de reconnaissances parce que sous-entendu, si j’étais née ailleurs je serai dans une case, avec un mari polygame.
M : Tu parles de revendications, que penses-tu des Indigènes de la République ?
R. D : J’ai signé l’appel, j’ai fait quelques manifestations, j’avais filé un coup de main. Moi je suis solidaire. Je ne peux pas dire que je suis d’accord sur tout, notamment sur la forme, mais voilà, on est sur le même bateau ! Je sais que les journalistes essayent de nous opposer avec d’un côté les méchants et de l’autre les gentils…
M : C’est d’ailleurs pour ça que je te pose la question…
R. D : Nous on est pas là pour dire qu’on est les gentils et eux les méchants. Moi je considère que ce ne sont vraiment pas les ennemis et ce n’est sûrement pas moi qui vais décrier les Indigènes de la République. Ils ont le mérite d’avoir ouvert le débat sur le post colonialisme et voila, avec le contexte dans lequel tout ce discours s’est développé, ils sont dans une vérité. Moi je refuse cette opposition entre d’un coté les méchants énervés et de l’autre les gentils rigolos avec leurs dessins animés. Nos combats ne sont pas antinomiques.
M : Par rapport à des pays comme les Etats-Unis, est-ce que la France à des TGV de retard concernant les combats comme ceux que tu mènes ?
Sur le discours c’est sûr, j’ai été aux Etats-Unis la semaine dernière pour assister à un séminaire sur ces questions là, et je parlais avec une prof de là-bas, qui me disait qu’aux USA ces questions étaient très importantes, que si chez eux on était en 2009 par rapport à ces problématiques, en Angleterre on est dans les années 90 et en France dans les années 80. Et là, tu prends une claque. On peut pas le nier, je parlais avec la personne qui m’a invité des propos de Jean-Claude Narcy lors de l’investiture d’Obama et la même semaine en Angleterre, la fille de Margaret Thatcher a tenu en off des propos plus que déplacés sur Jo Wilfried Tsonga en le comparant à une poupée qui se vend en Angleterre, et elle s’est fait virer sur le champ alors qu’elle a tenu ces mots en off et qu’il s’agit de la fille de Thatcher ! Et quand ça se passe la même semaine que Narcy (qui a déclaré pendant qu’Aretha Franklin chantait à l’investiture d’Obama qu’ «on devait chanter comme ça dans les champs de coton!»… Je ne veux pas qu’il soit viré ce pauvre monsieur, mais au moins qu’on dise quelque chose ! Mais non, personne n’a réagi. Effectivement, je pense que le vrai travail a été fait sur le discours et la représentation publique dans les pays anglo-saxons. Tu as des gens qui ont des rôles un peu partout dans la société, mais tout n’est pas rose non plus ! Quand tu vois des séries comme Friends ou Sex and the city, des séries de blancs, où des noirs apparaissent et de manière assez stigmatisante. Tout n’est pas rose, mais nous dans la représentation, on est quand même bien loin. Et c’est vrai qu’aujourd’hui tout le monde a l’impression, on nous accuse d’être dans la paranoïa. Mais moi quand j’allume la télé, c’est pas pour me faire insulter, je paye ma redevance et c’est pas pour que des gens disent que j’appartiens à la race noir. On est des citoyens, on paye nos impôts, y a pas de raisons qu’on puisse ne pas avoir de recours. Bon après oui et non, aux USA le mariage mixte est assez marginal. En France, ça bloque plus au niveau des élites, mais globalement les gens se mélangent plus facilement pour se marier, se fréquenter là où aux USA me semble-t-il les groupes sont plus scindés. Mais avec leurs élites, ils ont des victoires que nous n’avons pas !
M : Effectivement, au niveau de l’élite intellectuelle, au niveau académique, les travaux sur les postcolonial studies, les subaltern studies… c’est bien dans les universités américaines que ce sont développés ces courants ? Et pourtant, leurs inspirations sont françaises ?
R. D : Oui, tout à fait. D’ailleurs quand j’étais aux USA, le séminaire en question était organisé par une brillante universitaire, Maboula Soumahoro, qui a été prise en charge par la France durant ses études et qui a atterri à Columbia. Son savoir, ses compétences, elle les transmet aux étudiants américains, et non en en France. Ces cours portent sur la diaspora noire dans une des meilleures universités des Etats-Unis et du monde. En France, ces cours là, notre combat, nos interventions, on les fait à la fac de St Denis, pas a la Sorbonne. Et on n’est pas accueilli par n’importe qui. C’est un prof engagé et militant qui est à l’origine de ce genre d’initiative.
M : Un petit mot pour les lectrices de Hijab and the city Rokhaya ?
R. D : Je voulais féliciter l’initiative. C’est vraiment génial, je trouve ça hyper bien !
M : ça fait plais’ Rokhaya, ça fait plais’ !!
R. D : Vraiment, le nom est drôle, audacieux. On présente sur le site des femmes ignorées, regardées avec condescendance. Je trouve qu’à travers toi, ou d’autres filles, on donne une image variée de ce que peut être une femme française aujourd’hui. Les lecteurs, je les encourage à lire le magazine en ligne, à le populariser. C’est un très beau projet, vous avez tout à fait votre place dans l’espace des magazines, vraiment bravo !
M : Eh bien ! Merci Rokhaya.
Photo : Pierre-Emmanuel Rastoin
Sophie Guillemin : une actrice qui le vaut bien !
Rencontre exeptionnelle dans un petit coin sympathique de Paris. Il fait très beau et Sophie Guillemin nous accueille avec un très grand sourire. Chacune de nous se présente, on discute un peu, on rit beaucoup. On commence par aborder sa carrière d’actrice, la manière dont elle est arrivée dans le milieu du cinéma. C’est « par hasard » qu’elle s’est retrouvée au casting de L’Ennui alors qu’elle était lycéenne. Un coup de chance pour un rôle dans un film qui a fait parler de lui et qui lui a permis de connaître d’autres opportunités. D’un coup se sont enchaînées les propositions, notamment pour un film en 2000, Harry, un ami qui vous veut du bien qui lui vaudra alors une seconde nomination aux Césars.
En 1999, elle décide de se convertir à l’Islam.
« En réalité, ça a commencé bien avant, la pratique est venue lentement. Au début, j’ai commencé par changer des trucs personnels, arrêter de boire par exemple. Au niveau professionnel, j’ai arrêté les scènes de nu et tout ce qui pouvait entrer en contradiction avec mes principes. Mais j’ai continué à jouer, et j’ai eu envie de porter le voile. Cela semblait pour moi une nécessité, puis je l’ai portée en 2002. Et j’ai arrêté le cinéma jusqu’en 2007-2008. Dans ce milieu, on disait que j’étais partie dans des camps en Arabie Saoudite.»
Lorsque l’on demande à Sophie comment s’est déroulée sa rencontre avec l’Islam, comment d’une adhésion à une croyance, elle est passée à une pratique active, elle nous explique que depuis toute petite, elle croyait en un créateur.
« Mes parents sont athées, je n’ai jamais eu d’éducation religieuse. Petite je suis allée avec une copine à ses cours de catéchisme pour voir ce qu’était la religion, mais ça ne m’a pas parlé, notamment cette ambivalence entre Dieu et Jésus fils de Dieu. Rien ne me semblait logique, du coup je me suis éloignée de ses croyances, et je n’avais pas d’autres croyances auxquelles m’accrocher. En 1997, j’ai rencontré le père de ma fille qui lui est musulman. On a parlé religion, existence de Dieu. Du coup, je suis partie à la Fnac acheter des livres, un Coran. J’ai vu qu’il y avait dans l’Islam un rapport direct à Dieu, pas de clergé. Je me suis donc convertie, avant même de porter le voile, alors que j’étais encore actrice.»
La religion n’est pas un carcan pour Sophie.
«Elle ne m’a pas changée, je n’ai pas changé ma personnalité. Les gens font beaucoup d’amalgames avec les limites morales que l’on s’impose et du coup, on croit que dès qu’on s’impose des limites, ben on est opprimé. Et on arrive pas à comprendre que vouloir évoluer dans un cadre, avec des valeurs, une structure, ça peut être épanouissant. Non, forcément c’est opprimant. Aujourd’hui, on est dans un hédonisme total, si on n’est pas dans l’excès, on est considéré comme opprimé. »
Les réactions à sa conversion sont différentes.
«Quand les gens savent que je suis musulmane, ils sont ok. Mais dès que je leur dit que je suis pratiquante, ils trouvent ça suspect. A la rigueur être musulmane ça ne les dérange pas trop, mais pratiquante, ça fait de moi quelqu’un de dangereux ou d’opprimé.»
Lorsqu’on lui demande de nous raconter son premier jour avec son foulard, la réaction de son entourage proche et professionnel, elle nous explique que ses amis s’en fichaient.
«Sophie c’est Sophie, ils n’étaient pas étonnés car mes amis ont suivi ma progression. Ils ne se sont pas arrêtés sur l’apparence. Mes parents eux étaient inquiets lorsque j’ai porté le foulard. Ils avaient peur que la société me mette en retrait, me marginalise, ce qui est le cas (rires). Mes parents ne m’ont jamais reniés, ils ont juste eu peur pour leur enfant. »
Et son entourage artistique ?
«C’est clair, en général c’est pas vu d’un bon œil. Le premier jour où je l’ai portée, j’étais sur un projet de film. Une fois, on avait rendez-vous avec les réalisateur pour des essais maquillage et costumes. Je portais donc le voile dans la rue, j’arrivais avec, et une fois là-bas, je le retirais, parce que j’étais au travail. Je l’enlevais par rapport à lui, à son film. Je ne voulais pas lui imposer dans son boulot à lui. Donc j’arrivais (rires), et du coup il a eu peur que je m’éloigne de son film, qu’il y ait une espèce de fuite, et qu’à mon avis je lâche. Du coup je ne l’ai pas fait, il était carrément sur la défensive à cause de ça et à un moment donné, y a eu un truc qui ne m’a pas plu. En même temps, c’était une période transitoire pour moi. J’avais dit oui pour un film mais en même temps, j’étais en train de passer à autre chose… c’était difficilement conciliable. Et je me suis dit, on passe à autre chose. »
Quand on l’interroge sur ce qui a changé après sa conversion dans sa manière de vivre, Sophie nous explique qu’en 2002, quand elle a décidé de ne plus jouer, c’était un tout.
« Je voulais porter le voile, mais je voulais aussi un enfant, l’élever, et ne pas le laisser à deux mois et partir en tournage. Puis j’ai saturé de Paris, et c’est clair que je voulais partir. Beaucoup de choses mélangées qui ont fait que j’ai changé de mode de vie. »
Et aujourd’hui ?
« (Rires) j’ai fini par l’enlever… malheureusement. C’est clair que je ne suis pas du tout dans la revendication ou quoi que ce soit. Mais à un moment donné, c’était dur pour moi physiquement de le porter. »
Le regard des autres ?
« Non pas du tout, tout le contraire. Plus les regards, surtout après le 11 septembre sont agressifs, plus j’ai un petit côté à aller dans la provoc’. Non vraiment c’était physique. Je ne supportais plus de ne plus sentir le soleil, le vent, de me sentir enfermé. Et tout ça, c’est devenu une contrainte. Et y a un verset dans le Coran qui dit qu’il n’y a pas de contraintes en Islam, et je me suis appuyée sur ça même si c’est clair que je ne revendique pas du tout que ce n’est pas une obligation c’est pas ça. C’est que du coup, je sentais ma foi s’égratigner, je faisais moins ma prière, j’avais cette partie là que j’avais du mal à gérer. J’avais peur que ça influe sur la foi première. Je voulais me remettre à fond sur la foi… (rires). Mais je vais le remettre (rires). Y a des périodes dans la vie, je me dis que celle-ci a été une période de faiblesse. Personne n’est parfait.
Quand on lui parle des autres musulmans, de ses rapports avec la « communauté » musulmane, elle nous explique qu’elle n’a pas eu la démarche d’en côtoyer plus.
« A part la famille de mon mari, je n’ai pas beaucoup de musulmans dans mon entourage. Mais maintenant j’en connais un peu plus, parce que j’ai recommencé à jouer, je repasse par la petite porte, et j’ai rencontré de jeunes acteurs, musulmans, alors que quand je débarquais dans le milieu je ne connaissais personne. Mais je n’ai jamais eu de démarche volontaire, ça a été au gré du hasard. Mes meilleurs amies ne sont pas musulmanes… je pense que c’est une question de mentalité. Elles ne sont pas musulmanes mais on a le même état d’esprit. Elles sont chrétiennes, mais on s’entendrait moins si elles étaient délurées (rires), si elles allaient en boite tout le temps, etc. Là forcément ce serait dur à concilier. Mais elles ne sont pas comme ça donc pas de soucis !»
Le retour de Sophie ? L’espoir du cinéma français revient sur la scène après s’être dévoilée.
« Les gens du milieu sont contents que je revienne. Mais (rires) le problème auquel je suis confrontée c’est qu’au cinéma, les rôles contiennent au mieux des baisers, au pire des scènes d’amour. Comme je fais ni l’un ni l’autre (rires)… même mon agent ne comprend pas. Enfin elle le comprend, mais c’est difficile à accepter. »
Foi et cinéma. Possible à concilier ? Incompatibilité ? Films sur la religion ?
« (Rires) les films sur la religion… y aurait pas beaucoup de travail là. Pour moi, tant que je ne joue pas dans un registre de séduction, d’exposition des corps… marcher dans une rue, ça n’a rien de dramatique. Etre en représentation… c’est peut être la question de l’image, de la représentation ? Je pense qu’on peut écrire une histoire qui ne traite pas que de religion et que l’on peut représenter. Je ne vois pas en quoi c’est incompatible. »
Le mot de la fin ?
Que dirait l’actrice Sophie Guillemin aux lectrices et contributrices de Hijab and the city qui se reconnaissent peut être dans le fait que des portes te soient fermées non pas à cause de ce que tu es mais à cause de ce que la société pense que tu es, à cause de tes croyances. Des femmes qui elles aussi sont marginalisées socialement, professionnellement, etc.
« Je peux comprendre que dans le cinéma, les histoires d’amours il en faut. Je comprends que ça ne puisse pas passer, j’essaye de m’y adapter, je leur demande pas de s’adapter a moi. A la rigueur si ça ne concernait que ce champ…, mais là non, toute la société est concernée par le fait qu’on marginalise. Un métier quand tu es voilée, tu peux pas le faire.
Merci beaucoup Sophie !
De rien du tout !
Photo : Sophie Guillemin, avril 2009 à Paris (Hijab and the city)






